mai
18

Ailleurs de brume

It’s Immaterial Life’s hard and then you die (1986, A & M / Virgin)

It’s Immaterial éclot au tout début des années 1980 sur les cendres anonymes d’une obscure formation de Liverpool, The Yachts. Après quelques singles, le line-up du groupe s’établit finalement sous la forme d’un duo regroupant John Campbell et Jarvis Whitehead, deux natifs de Manchester venus s’installer à l’origine pour leurs études dans la grande cité rivale.

Repéré d’abord par Warner puis par une sous-division de Virgin, It’s Immaterial publie finalement ce premier album en 1986, lesté de ce titre implacable et pour le moins glaçant, et serti d’une pochette figurant un portrait déformé de clown qu’on croirait droit sorti d’une toile de James Ensor. Prévenons pourtant tout jugement hâtif : si ce disque baigne indéniablement dans une atmosphère mélancolique, on n’y entendra pas pour autant un long lamento désespéré brassant du noir à n’en plus finir, une musique hérissée de tessons de verre et charriant des tombereaux d’effluves morbides. Life’s hard and then you die affiche au contraire une palette bien plus fournie, brillant par son éclectisme et sa singularité. Difficile en effet de rattacher ces morceaux à un genre particulier, le groupe prenant un malin plaisir à naviguer entre new-wave, pop synthétique, réminiscences folk et rythmes latins. Ce flou générique, cette indétermination confinant à une sorte d’onirisme nomade pourraient bien d’ailleurs constituer l’identité du duo et lui confèrent une bonne part de son charme.

It’s Immaterial semble en permanence hanté par un ailleurs qu’il ne ferait qu’entrevoir – ou bien qu’imaginer (rêver?). Ailleurs géographique sur « Driving away from home (Jim’s tune) » – titre introductif qui vaudra au duo un succès d’estime en Angleterre – ou ailleurs émotionnel ; ailleurs musical bien entendu et l’album ne cesse de recevoir des airs d’autre part, sud-américains ou arabo-hispaniques. Ces visions d’Amérique latine depuis les brumes de la côte anglaise rapprochent It’s Immaterial de quelques uns de ses contemporains (fort différents par ailleurs), Pale Fountains ou Everything But The Girl en tête. C’est peut-être cette brume qui vient du reste recouvrir la quasi totalité des morceaux et qui leur confère leur belle patine mélancolique, et qui fait que les titres les plus festifs (« Ed’s funky diner » ou « Festival time ») semblent davantage hantés par des fantômes que par de joyeux noceurs.

Pour toutes ces raisons, Life’s hard and then you die mérite mieux que l’anonymat qui a recouvert le groupe, malgré quelques morceaux inégaux. On se complaît aujourd’hui encore à contempler le doux ressac de « The better idea » ou le lyrisme quasi tragique de « Happy talk ». Le disque, malgré une certaine reconnaissance critique ne reçut qu’un bien maigre écho public, essentiellement lié au single « Driving away from home » (repris d’ailleurs il y a un an ou deux par la Française La Fiancée). It’s Immaterial reviendra quatre ans plus tard avec Song, que je viens juste de découvrir et qui me semble encore supérieur à ce premier opus. J’aurai certainement l’occasion de vous en dire plus prochainement…

 

mai
05

Double jeu

Devendra Banhart Rejoicing in the hands et Niño rojo (2004, Young God Records)

Au sortir d’une jeunesse passée entre Caracas et Los Angeles et déjà occupée de dessin et de musique, Devendra Banhart suit quelque temps les cours du San Francisco Art Institute où il se frotte à diverses formes d’expression artistique. Sa « fibre hippie » ou sa soif de découvertes le poussent rapidement à laisser là ses études et à s’embarquer pour une itinérance musicale qui le conduira des pubs de San Francisco aux rues de Paris pour finalement le ramener à la Californie. A son retour, le producteur Michael Gira tombe sur quelques démos enregistrées par le bonhomme et décide de sortir ces maquettes pourtant brinquebalantes sur son label Young God. Oh me oh my… (que je ne connais pas) paraît en 2002 et recueille déjà des critiques louangeuses. Après la parution d’un nouvel EP, The black babies, courant 2003, Banhart et Gira se retrouvent une dizaine de jours dans un studio sans prétention pour coucher sur bande pas moins de 57 morceaux. 32 sont finalement retenus pour figurer sur deux albums jumeaux, de 16 titres chacun, qui paraissent à quelques mois d’intervalle au cours de l’année 2004 : Rejoicing in the hands et Niño rojo.

Ces deux albums étant issus des mêmes sessions, il m’apparaissait évident d’en traiter d’un même mouvement tant ils sont construits du même matériau. J’avoue ne pas avoir adhéré inconditionnellement au charme rêveur de ces deux disques pétris de qualités mais, si j’émettrais encore quelques menues réserves, mes récentes réécoutes ont levé chez moi bien des préventions. Quoi qu’il en soit, le surgissement d’un songwriter capable d’aligner en quelques mois une trentaine de chansons de ce calibre est suffisamment remarquable pour mériter l’attention et susciter l’admiration.

De quelques jours de sessions, Devendra Banhart tire donc de quoi alimenter deux disques folk de tout premier plan. Dans ce registre musical si rebattu mais apparemment capable de se régénérer à l’infini et d’inspirer des générations d’artistes brillants, Banhart démontre à son tour une réelle singularité. L’intégralité des morceaux est bâtie autour du couple guitare acoustique/voix, parfois accompagné d’arrangements discrets de cordes ou de claviers. Avec une simplicité désarmante, Banhart réussit à mêler les beautés et les influences du meilleur folk anglais (de Nick Drake dont l’ombre vient planer à différentes reprises à Vashti Bunyan qui vient prêter sa voix sur le titre « Rejoicing in the hands »), du blues (on pense parfois à la rusticité radicale du Beck de One foot in the grave) et du folk américain teinté de psychédélisme, le tout irrigué par d’autres affluents plus exotiques, notamment quelques réminiscences sud-américaines que Banhart a du biberonner dans sa jeunesse. A ce vocabulaire musical, Devendra Banhart ajoute une sorte d’innocence rêveuse, un étonnant mélange de douceur et de fantaisie qui créent autour de ces chansons une atmosphère d’une grande originalité.

Si tous les titres ne sont pas de totales réussites et si parfois la voix chevrotante de Banhart peut se révéler quelque peu crispante, il n’en reste pas moins que ces deux disques renferment suffisamment de beautés pour ne pas aimer s’exposer à leurs lumières. Difficile de distinguer fondamentalement les deux albums, mais j’avoue quand même une petite préférence pour Niño rojo et ses teintes printanières, Rejoicing in the hands affichant un charme plus trouble mais pêchant parfois par quelques longueurs.

La parution de ces deux disques propulsa Devendra Banhart chef de file d’un (énième) renouveau folk dans lequel s’engouffrèrent de nombreux artistes plus ou moins doués, une partie d’entre eux frayant dans l’entourage de Banhart lui-même, de Cocorosie à Vetiver. Notre homme eut heureusement l’intelligence de ne pas se laisser enfermer dans ce rôle de nouveau pape hippie-folk, délivrant en 2005 un Cripple crow ouvert à d’autres horizons. Devendra Banhart a depuis sorti deux autres albums que j’avoue ne pas avoir écoutés : Smokey rolls down thunder canyon en 2007 et What will we be en 2009.

 

 

 

 

 

mai
01

Titanic : l’autre B.O.

Titanic at the docks of Southampton

Alors que l’on vient de commémorer le centenaire du naufrage du Titanic et que certains projettent la construction d’une réplique, on a également ressorti des cartons le blockbuster de James Cameron pour le customiser en 3D et exploiter jusqu’à la dernière goutte un filon déjà hyper rentable. Dommage que l’on n’ait pas pensé à rafraîchir du même coup la BO du film et notamment l’horrible scie de Céline Dion. Permettez-moi donc de proposer ici cette bande-son alternative, qui pourrait j’en suis sûr accompagner comme il se doit les aventures tragiques de Jack et Rose.

1. Interpol Take you on a cruise (2004, sur Antics)

Sans doute mon morceau préféré des ténébreux New-yorkais, ce Take you on a cruise tout de fureur orageuse promet une traversée sombre et magnifique, dérive nocturne sur une mer d’huile pourtant emplie de menaces. Somptueux.

2. Serge Gainsbourg Mister Iceberg (1978)

Si j’ai bien compris, ce morceau figure sur la face B du tube Sea, sex and sun mais je n’en mettrais pas ma main à couper. On y retrouve en tous cas Gainsbourg dans son costume de dandy décadent amateur de jeunes filles en fleurs mais taillé cette fois dans une étoffe proto-new-wave étonnante, qui n’est pas sans évoquer les paysages organiques de la trilogie berlinoise de Bowie. Une fascinante curiosité.

3. Venus White star line (1999, Welcome to the modern dance hall)

Extrait du premier album de cet excellent et regretté groupe belge, ce White star line (du nom de la compagnie propriétaire du Titanic) offre une évocation fiévreuse et puissante du plus fameux naufrage de l’histoire. Quelque part entre Nick Cave, le Velvet et Jacques Brel, le morceau s’attarde un instant (comme le film) sur la division sociale entre les ponts supérieur et inférieur pour mieux mettre en scène le sort tragique de chacun dans un crescendo dramatique à couper le souffle. Le bateau coule, il n’y a plus rien à faire sinon appeler à l’aide d’improbables secours.

4. The Bats Dancing as the boat goes down (1991, Fear of God)

Pour évoquer l’orchestre du Titanic (qui joua jusqu’à la fin, c’est bien connu), on convoquera ici le rock nerveux et romanesque des Bats, élevé au grand air de Nouvelle-Zélande et biberonné aux mélodies tendues de prestigieux cousins américains (de R.E.M. aux Feelies). L’occasion de faire souffler un joli grain empli d’urgence sur le pont du navire en perdition…

5. Sonic Youth Leaky lifeboat (for Gregory Corso) (2009, The eternal)

Le bateau coule et en plus, les canots de sauvetage prennent l’eau… Tiré de ce qui sera sans doute le dernier album des fantastiques New-yorkais, ce Leaky lifeboat brûle malgré son titre d’une flamme qui demeurera éternelle, et qui irrigua les trente années de carrière d’un des plus passionnants groupes qu’on ait connu. Le morceau est dédié au poète beat Gregory Corso qui désignait l’existence par cette expression de « leaky lifeboat ».

6. The Cure Sinking (1985, The head on the door)

Sur ce morceau bouleversant qui vient clore le très bon The head on the door, Robert Smith assimile le cours de l’existence à une lente descente vers le fond, ce fond qui attend aussi de façon inexorable notre bateau en perdition… Beau et tragique à la fois, on versera une larme et on y reviendra.

7. Fountains of Wayne Sink to the bottom (1996, Fountains of Wayne)

En guise de contrepoint à la beauté poignante du titre précédent, on s’offrira une parenthèse de pop bubble-gum avec les trop méconnus Fountains of Wayne, qui savaient marier à merveille mélodies imparables et textes doux-amers. On ira donc par le fond en chantonnant cette entêtante ligne de clavier.

8. Ben & Jason Romeo and Juliet are drowning (1999, Emoticons)

Cette playlist aura au moins permis de ressortir de l’oubli la pop-folk mélancolique de ce duo anglais qu’on aimait bien à l’époque. Ce morceau collerait en tous cas assez bien à la lutte de Jack et Rose – Roméo et Juliette modernes – pour ne pas sombrer. Elle dégage qui plus est suffisamment de chaleur pour leur permettre de tenir encore un peu…

9. The Cure The drowning man (1981, Faith)

En habitué des grands fonds, il n’est pas anormal de retrouver une seconde fois le groupe de Robert Smith avec ce titre extrait du hiératique et magnifique Faith. Le morceau s’avère en tous cas idéal pour sceller le sort tragique du pauvre Jack Dawson : un froid glacial s’abat sur lui, les forces lui manquent, tout s’éteint et c’est la fin…

10. Katerine Titanic (2005, Robots après tout)

Si musicalement, on préfère toujours le Katerine classe XXL des Mauvaises fréquentations, ce Robots après tout qui apporta la gloire à ce fascinant bonhomme ne manque assurément pas de charmes, entre coups d’éclat dévastateurs (Louxor j’adore en tête) et comptines mi-graves mi-légères, comme ce Titanic émouvant et enfantin. Un générique de fin sans pompe et sans esbroufe…

avr
27

Alarme fatale

Bloc Party Silent alarm (2005, V2)

Il est parfois bien difficile de mettre de côté la hype tapageuse créée autour de certains groupes. A force d’essayer tous les 36 du mois de nous faire prendre d’honnêtes songwriters pour d’impérissables génies, cette laudatrice outrancière ne fait au final qu’exacerber notre méfiance et préparer le terrain à d’inévitables déceptions. Mes premières écoutes de ce premier album de Bloc Party furent ainsi à l’époque quelque peu parasitées par les dithyrambes excessives qui l’entouraient et ma réaction initiale pourrait se résumer à « Beaucoup de bruit pour pas grand chose ».

Alors que cet emballement initial n’est plus qu’une trace de souvenir et que ma lecture des gazettes pourvoyeuses de l’air du temps s’est bien raréfiée, la réécoute de ce Silent alarm permet de lui accorder une attention nouvelle, laissant saillir plus sereinement ses qualités et ses limites.

Ce quatuor londonien formé autour du guitariste Russell Lissack et du charismatique Kele Okereke livre ici un disque de rock brûlant et anguleux, nourri d’influences haut de gamme, de Cure à Sonic Youth en passant par quelques fines lames du post-punk comme Gang of Four ou Magazine. Portées par la voix blanche de son leader, les compositions de Bloc Party produisent un détonnant élixir post-punk joué à fleur de nerfs. Se dégagent de ces morceaux une urgence imposante, une rage énergique et farouche qui font décoller l’album en de nombreux endroits. Soutenue par une production en béton, cette musique peut aussi compter sur une section rythmique brillante, qui multiplie chausse-trapes et saccades pour insuffler à l’ensemble une pulsation unique. Une production en béton vient sous-tendre le tout pour faire plier l’auditeur devant les uppercuts assénés par Okereke et sa bande.

Bloc Party a l’intelligence de dégainer ses meilleures cartouches en début d’album, plaçant là un quatuor explosif apte à faire céder toutes les défenses. De l’introductif et tendu « Like eating glass » au furieux et inquiet « Banquet » en passant par le vindicatif « Helicopter », violente charge anti-Bush, et le remarquable « Positive tension » qui unit les énergies de Sonic Youth et The Rapture en un mariage électrique, Silent alarm distribue d’emblée coups de tête et coups de griffe, Okereke affûtant son mal-être au fil des riffs acérés de la guitare de Lissack. La voix nouée du chanteur semble vouloir expurger la colère accumulée et la musique du groupe en constitue un excellent vecteur. Dommage que la deuxième partie du disque ne tienne pas forcément toutes les promesses esquissées par ce début en fanfare (les plus communs « She’s hearing voices » ou « This modern love »). Bloc Party parvient néanmoins à aligner quelques morceaux de choix, d’un « Pioneers » au lyrisme épineux aux impressionnantes figures de « Luno ». Le disque se conclut par un « Compliments » crépusculaire et superbe, sombre cortège raccompagnant l’auditeur vers la sortie de l’album.

Bloc Party remporta un vif succès avec ce premier opus, qui mérite que l’on s’y attarde pour toutes les bonnes raisons évoquées plus haut. S’il n’atteint pas les altitudes de ses modèles (Joy Division, les Pixies…), il n’en demeure pas moins un bon disque de rock, urgent et vibrant. J’avoue ne pas avoir écouté les albums successifs publiés par le groupe depuis, A weekend in the city en 2007 et Intimacy en 2008. Alors que Kele Okereke et Russell Lissack se sont lancés chacun dans des aventures solo en 2010 et qu’on pouvait craindre (enfin, façon de parler) la fin du groupe, un nouvel album serait en préparation pour 2012.

 

avr
21

Entre gris clair et gris foncé

The Cure Faith (1981, Elektra)

The Cure - Faith
Un an à peine après les premiers frimas recouvrant Seventeen seconds, The Cure allait faire descendre la température d’encore plusieurs degrés avec ce troisième album, pièce pivot de ce qui constituera une affolante trilogie quand sortira l’époustouflant Pornography en 1982.

Resserré autour d’une formule en trio qui demeure aux yeux des fans la formation idéale du groupe – Robert Smith, Simon Gallup, Lol Tolhurst – , The Cure s’aventure ici plus avant dans les territoires défrichés sur son précédent opus. A l’image du décor désolé aux contours indistincts qui illustre la pochette, la grisaille semble avoir désormais tout envahi, s’infiltrant dans les cœurs et l’âme de Smith et de ses musiciens. Les couleurs du monde alentour apparaissent alors comme délavées et la musique du groupe agit comme un filtre tamisant le bruit et la fureur extérieurs en un fascinant nuancier de gris. Rien de neutre pourtant dans la monochromie de ces chansons, mais l’expression sidérante d’une angoisse qui semblait alors travailler en profondeur tout un pan du rock anglais de l’époque. Entre gris clair et gris foncé, Smith manifeste tour à tour le dégoût, la tentation de la résignation, le vertige du vide, la peur de la mort et la recherche de l’espoir quand il n’y a plus rien autour.

Musicalement, Faith abandonne les vestiges pop qui figuraient encore sur Seventeen seconds (« M » ou « Play for today ») pour se libérer entièrement de la structure couplet-refrain. La basse reptilienne de Gallup confère à ces morceaux l’ossature de leur trame hypnotique et claviers et guitare élaborent ces étranges cathédrales dans lesquelles la voix de Smith vient résonner ad libitum. Poursuivant sur la voie tracée par « Seventeen seconds » le morceau, The Cure aligne donc ces chansons comme des litanies, ces « Holy hour », ces « Other voices », ces « Funeral party ». Autant de chansons insaisissables et belles, qui gagnent l’auditeur insidieusement, sans jamais paraître se livrer totalement. Et sous les cendres, au fond de ce paysage anthracite brille cette lueur, cette colère comme une braise qui semble chercher sur quoi se porter et qui fait carburer « Primary » ou « Doubt ». On retrouve enfin cette colère comme un espoir, flamme luttant contre le vide sur le prodigieux morceau-titre, ce « Faith » terminal qui débute par « I can’t carry on this way » pour se conclure par ce vers récité comme un mantra « There’s nothing left but faith ».

De cette flamme tremblante naîtra le grand incendie de Pornography

 

avr
15

La sève et le feu

The Pale Fountains … From across the kitchen table (1985, Virgin)

The Pale Fountains - From across the kitchen table
Un an à peine après la parution de leur extraordinaire Pacific street, les Pale Fountains remettaient leur ouvrage sur le métier avec ce deuxième album, histoire d’aller enfin quérir un succès public que n’avait pas su décrocher leur pourtant prodigieux premier opus. A une époque où les tons synthétiques de la new-wave coloraient les ondes, la pop douce-amère et grandiose des frères Head (John et Michael) semblait apparemment trop à contre-courant pour susciter un intérêt hors d’un cercle énamouré d’amateurs. Malheureusement, ce …From across the kitchen table ne parviendra pas davantage à tirer les magnifiques Liverpudliens de cet injuste anonymat.

Si les frères Head ne retrouvent pas tout à fait la martingale miraculeuse alignée sur leur époustouflant premier album, ce disque contient néanmoins suffisamment de fulgurances pour remplir les rêves de milliers d’aspirants songwriters. Les Pale Fountains abandonnent ici la luxuriance orchestrale de Pacific street sans perdre pour autant leur grâce mélodique et cette verdeur intense qui confère à leurs plus beaux morceaux une force émotionnelle sans pareille. Moins évidemment séduisant que Pacific street, …From across the kitchen table demeure parcouru d’une sève belle et acide, qui semble brûler les doigts de ses auteurs eux-mêmes. Musicalement, les Pale Fountains restent sous haute influence des merveilles 60′s de Love et des grands mélodistes West Coast même si la myriade d’instruments qui illuminait Pacific street cède ici le plus souvent la place à des guitares nerveuses et racées, mélancoliques et juvéniles à la fois. L’album se teinte également davantage de nuances soul et certains titres rappellent les feux de joie lancés par les Dexys Midnight Runners quelques années plus tôt.

Malgré quelques morceaux moins aboutis (« These are the things » ou « 27 ways to get back home ») et une production qui à mon sens manque un peu d’éclat pour rendre pleinement justice à ces chansons, ce disque confirme la qualité exceptionnelle du songwriting des frères Head. Des chansons comme « Stole the love » ou « Limit » brillent d’une flamboyance et d’une urgence à couper le souffle tandis que « Bruised arcades » se pare d’atours paradisiaques qui laissent béat. On s’incline également devant la magnificence du carrousel de « Bicycle thieves », qui mêle splendeur de la mélodie et lucidité sans concession des paroles, Michael Head délivrant ces mots qui résonnent de façon particulière quand on connaît l’histoire du groupe : « Well I ain’t got much but you can take my future / It’s not doing me any good so you can lend it for a while ». Avec « Hey », le groupe renoue avec les facettes les plus mélancoliques de Pacific street tandis que la fulgurance de « Jean’s not happening » suffira honteusement à peine à les porter au seuil du succès d’estime.

L’insuccès public et les ravages de la drogue provoqueront très vite l’éclatement du groupe, pour un naufrage malheureusement trop fréquent chez les génies de Liverpool. Les frères Head se relèveront pourtant, petit à petit, poursuivant une carrière trop anonyme pour des chansons si souvent sublimes, de Waterpistol (1995) à Here’s Tom with the weather (2003). Le songwriting gracieux des Pale Fountains n’est lui pas tombé dans l’oreille de sourds, son influence étant revendiqué au fil des ans par nombre de gens très recommandables, des Boo Radleys à The Coral en passant par le plus inattendu Jean-Louis Murat.

 

 

 

 

 

avr
09

Les promesses du Weekend

Vampire Weekend Vampire Weekend (2008, XL Records)

Vampire Weekend - Vampire Weekend
Comme il m’arrive souvent, au gré des hasards qui construisent peu à peu ma petite culture musicale, j’ai découvert la musique de Vampire Weekend via le deuxième album du groupe : Contra (2010) dont j’ai parlé ici-même. Si ce disque s’avérait rempli de bons moments, j’indiquais aussi qu’il ne me convainquait pas entièrement et je m’interrogeais sur le contenu du premier opus des New-yorkais. Me voici fixé.

Autant le dire d’emblée, Vampire Weekend me plaît davantage que son successeur. Si le groupe n’a pas modifié en profondeur son vocabulaire entre ses deux albums, son expression apparaît ici plus déliée, séduisant par une fraîcheur et une inspiration roboratives. Derrière l’image arty que le combo entretient, Vampire Weekend fait montre d’une finesse constante et relève brillamment son pari de mêler habilement pop, new-wave et musique africaine. Vampire Weekend va ainsi chercher ses influences aussi bien dans le Graceland de Paul Simon que dans les territoires défrichés par les précurseurs Talking Heads. Pour soutenir son propos, le quatuor aligne une portée d’atouts de premier choix : une section rythmique épatante capable d’impressionnantes montées de fièvre (on pense parfois aux fantastiques Feelies), des mélodies printanières et incisives que viennent rehausser des arrangements de cordes d’une grande subtilité, le chant juvénile et tendre d’Ezra Koenig, auteur de textes lettrés et malins (peut-être trop) qui fleurent bon cette incertitude mélancolique qui accompagne souvent l’entrée dans l’âge adulte.

En un peu plus d’une demie-heure, Vampire Weekend se révèle plus sprinteur que coureur de fond, et le groupe se livre à quelques accélérations réjouissantes comme le frénétique « A-punk » ou les épatants « Campus », « Walcott » et « Mansard roof » qu’une brassée de cordes fait joliment monter en mayonnaise. Sur « M79″, Vampire Weekend semble embarquer les Zombies vers les terres chaudes d’Afrique et le fleuri « Oxford comma » transporte certains vieux titres d’Harry Belafonte au XXIe siècle. On accordera une mention aussi à l’étonnant « Cape Cod Kwassa Kwassa », choix de single audacieux, et le génial « I stand corrected » dont se dégage une mélancolie solaire pleine de charme.

Malgré quelques titres plus dispensables, le groupe signait donc une entrée en scène réussie et pleine de promesses. Contra ne les confirmera qu’à moitié.

avr
06

Et viva España

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Pour ce très beau weekend à Madrid début mars, pour une ballade à Lavapiès, pour le FC Barcelone et l’Athletic Bilbao, pour Astérix en Hispanie, pour les fantasmes qui entourent ce pays que je connais trop mal mais sans qui me manquerait une part de moi, voici une excursion en 10 chansons à travers l’Espagne, son histoire et sa géographie.

1. The Nits Sketches of Spain (1989 sur Urk)

Si ce morceau figure originellement sur l’album Kilo de 1983, j’ai choisi ici la version live qu’on trouve sur le magistral double album Urk, en partie pour rendre hommage aux prestations scéniques enchanteresses de ces trop méconnus et géniaux Néerlandais. La guerre d’Espagne a inspiré un imaginaire artistique foisonnant et les Nits en livrent ici une évocation à la fois forte et délicate, portée par l’inégalable sens du silence et de la note juste du groupe. En gens de goût, on appréciera aussi la référence à Miles Davis du titre.

2. The Doors Spanish caravan (1968, Waiting for the sun)

Bien que le groupe ne lésine pas sur les clichés (guitare flamenco, image d’une Espagne de vin et d’or proche de l’Eldorado…), le morceau séduit par la grâce d’un Morrison tout en retenue, presque lymphatique, qui confère à l’ensemble la touche onirique juste pour tenir à distance le risque de caricature. On embarque donc dans la caravane, des rêves d’Andalousie plein la tête.

3. Chris Isaak Blue Spanish sky (1989, Heart shaped world)

L’Espagne est un bel endroit pour aller noyer un chagrin d’amour, et le cagnard qui tape se marie ce qu’il faut à la lourdeur du cœur. Chris Isaak joue à merveille le rôle de l’amant éploré, la voix de crooner oscillant avec classe entre suave gravité et falsetto lyrique.

4. Bertrand Belin Barcelone (2005, Bertrand Belin)

Impossible d’évoquer l’Espagne sans s’arrêter un instant sur ses villes mythiques, Barcelone en tête. Sur ce petit chef-d’œuvre aux couleurs jazzy, Bertrand Belin se réfère à la chanson du même nom de Boris Vian, prétexte à une merveille de poésie descriptive, que le Gainsbourg des années 50 n’aurait sans doute pas reniée.

5. Rufus Wainwright Barcelona (1998, Rufus Wainwright)

Trop à voir à Barcelone pour y passer en une chanson et il serait dommage d’oublier ce somptueux titre bleu nuit extrait du prodigieux premier album du Canadien. L’exubérante Barcelone devient ici endroit rêvé pour un ailleurs et Wainwright en livre une évocation toute en finesse, qui effleure et reste dans l’air comme une fragrance nocturne, un souvenir ou une promesse. De toute beauté.

6. Holden Madrid (2006, Chevrotine)

Alors qu’on associe souvent Madrid à l’éclat de l’or et du vermillon, les Parisiens d’Holden préfère en tamiser les lumières, dans une ambiance noctambule propice à tous les vertiges et porteuse de bien des mystères. Le groupe se rapproche ici des déambulations des Tindersticks qu’il teinte de tonalités jazzy pour un résultat des plus envoûtants.

7. John Cale Andalucia (1973, Paris 1919)

On file vers le Sud avec ce grandiose morceau de l’immense John Cale extrait de son prodigieux Paris 1919. La chanson traduit parfaitement l’espèce d’onirisme décadent qui emplit ce disque insondable et lumineux à la fois et l’Andalousie devient ici territoire mental pour lequel on languit dans un écrin ouaté. Yo La Tengo en livrera une impeccable version sur son superbe Fakebook de 1990.

8. Pinback Seville (2001, Blue screen life)

On ne répètera jamais assez à quel point ce duo américain créa entre ce siècle et le précédent une des plus belles musiques de notre époque, écheveau intrigant et d’une étrangeté fascinante. On retrouve sur ce morceau les ingrédients qui rendaient alors Pinback si précieux, cet entrelacs d’arpèges hypnotiques et de basse élastique, ces voix qui se répondent pour mieux nous enserrer dans les mailles de leur filet. Ce Seville n’est qu’une des pièces d’un fascinant casse-tête, qu’on n’a toujours pas su résoudre depuis dix ans.

9. Boby Lapointe Aragon et Castille (1960, Aragon et Castille)

Pour le plaisir d’entendre un type capable de chanter : « A propos de pied chantons jusqu’à demain », on ne pouvait qu’ajouter à cette sélection cette chanson inoubliable, burlesque, fine et d’une vivacité d’esprit qui nous rend tous lents. Sancho Pança rieur et malicieux, Boby Lapointe demeure toujours aussi brillant.

10. The Clash Spanish bombs (1979, London calling)

On finira comme on a commencé, avec une évocation de la guerre civile espagnole, creuset des failles de notre civilisation. Grand classique d’un groupe immense, ce Spanish bombs résonne de toute sa force tranchante, de toute sa rage glorieuse. La classe, tout simplement.

 

 

mar
31

Lily la tigresse

Lily Allen Alright, still (2006, Regal/EMI)

Lily Allen - Alright, still
Fille du comédien anglais Keith Allen et de la productrice Alison Owen, la petite Lily grandit dans un milieu plutôt favorisé, au sein duquel elle bénéficie notamment d’un entourage culturel peu commun (l’ex-Clash Joe Strummer faisant par exemple partie des proches de la famille). Bien née, la jeune fille n’en est pas moins turbulente et jusqu’à ses quinze ans, elle traînera ses guêtres dans une bonne douzaine d’écoles différentes, plus ou moins huppées. Au fil de ses pérégrinations, Lily Allen développe sa passion pour la musique et s’essaie peu à peu au songwriting. En 2005, elle publie sur son compte MySpace (une autre époque déjà…) plusieurs maquettes qui recueillent une attention exceptionnelle, la jeune fille attirant plusieurs dizaines de milliers de fans. Cette popularité lui permet d’enregistrer ce premier album, pour lequel elle choisit de travailler avec quelques producteurs renommés comme Mark Ronson ou Greg Kurstin.

Là où l’on aurait pu craindre d’avoir à supporter le caprice musical d’une enfant gâtée, Alright, still se révèle une rafraîchissante collection de chansons pop légères et charmeuses. Mêlant hip-hop, ska, reggae avec un sens de la mélodie accrocheuse propre à la pop anglaise, Lily Allen réalise au final une musique qui célèbrerait quelque chose comme l’improbable collaboration entre les Spice Girls et The Streets. Ange et démon, Lily Allen brille par son goût pour la punchline vacharde et assène son ironie mordante à différents ex minables (à moins qu’il ne s’agisse toujours du même) avec une agilité spectaculaire. Le disque séduit par sa fraîcheur et son humour mais aussi par cette impression de témoigner de ce que peut représenter pour une jeune femme d’aujourd’hui (née du bon côté de la barrière, il faut l’avouer) cette phase de transition entre l’adolescence et l’âge adulte.

Alright, still aligne une épatante théorie de tubes en puissance, sur lesquels Lily Allen dégaine ses mélodies avec son plus beau sourire garce. L’impeccable « Smile » constitue ainsi une réjouissante mise en bouche qui donne le ton d’une bonne partie des titres de l’album, sur lesquels Miss Allen règle ses comptes avec une gent masculine le plus souvent bien petite (cf « Not big ») au regard de ses attentes. Lily Allen se montre sans pitié et n’hésite pas à taper en-dessous de la ceinture sans jamais perdre pour autant son espièglerie et une certaine élégance, comme sur ce « Not big » assassin : « How would it make you feel / If I said you never made me come ? (…) / All those times that I’ve said I was sober / Well I’m afraid I lied / I’d be lying next to you and you next to me / All the while I was high as a kite ». Fière combattante et souvent prête à sortir la boîte à gifles (comme sur le génial « Friday night »), Miss Allen baisse à l’occasion la garde, sur l’émouvant « Littlest things » ou sur le tendre et drôle « Alfie » dédié à son petit frère. On sent bien également que cette propension à sortir ses griffes est aussi une façon d’affronter la rudesse du monde, des hommes en premier lieu, des autres femmes qui s’érigent parfois en rivales sans foi ni loi ensuite (« Friend of mine »), et du sort fait aux jeunes filles modernes par une société qui ne manque pas de leur imposer une ligne dont il est difficile de dévier : « I wanna be able to eat spaghetti bolognese / And not feel bad about it for days and days and days ». Pas besoin cependant d’aller parer ce disque d’une gravité qu’il n’a pas, il suffit juste de profiter de ces mélodies gonflées à l’hélium, ces airs qui vous resteront en mémoire et que vous chantonnerez un sourire aux lèvres. Ce sont déjà de fort louables vertus.

Le succès d’Alright, still a propulsé rapidement Lily Allen vers une célébrité dont elle a pu mesurer les ravages à ses dépens, faisant trop souvent la une des magazines people toujours avides de chair fraîche. Son deuxième album It’s not me, it’s you, paru en 2009, a permis de vérifier par la grâce de quelques tubes fort réussis (« The fear » ou « Fuck you ») que la musique était une raison suffisante pour s’intéresser à la demoiselle.

 

mar
22

A cœur ouvert

Fyfe Dangerfield Fly yellow moon (2010, Wrasse Records / Naive)

Fyfe Dangerfield - Fly yellow moon
Mon premier contact avec Fyfe Dangerfield remonte à l’écoute du formidable « Trains to Brazil », morceau phare de l’EP From the cliffs qui lançait en 2006 la carrière de son groupe, les Guillemots. Avec ce titre de pop aérien et enfiévré, Dangerfield et sa bande cosmopolite (une Canadienne, un Brésilien et un Écossais) semaient de belles promesses, d’autant qu’ils alignaient dans le même mouvement une autre chanson haut de gamme avec le somptueux « Made up lovesong #43″. Le reste de l’EP n’était malheureusement pas à la hauteur et le premier album des Guillemots, Through the windowpane (2006) allait s’avérer plutôt décevant. La sortie du deuxième album du groupe, Red, en 2008, passera à mes yeux totalement inaperçue.

En marge de son groupe, et en partie pour chanter la joie d’un nouvel amour, Fyfe Dangerfield entreprit de composer un disque en solo. Et voici donc ce Fly yellow moon qui vient concrétiser quelques années après les espoirs fondés sur une paire de chansons remarquables. Avec cet album souvent brillant, parfois bouleversant, toujours touchant, Dangerfield prend le risque d’une sincérité à fleur de cœur qui en ferait sombrer plus d’un dans un ridicule achevé. Portées par la grâce d’une voix emplie d’une sensibilité pleine de fièvre, ces chansons rappellent que l’amour se conjugue plus volontiers en bousculantes bourrasques qu’en béatitude mièvre. Sur les meilleurs titres de l’album, Dangerfield relève la gageure d’exprimer son bonheur sans paraître d’une insigne débilité et quand il chante « I can’t help it if I’m happy » sur l’introductif « When you walk in the room », sa joie nous soulève avec lui.

En bon fils du vent, Dangerfield gonfle d’un formidable souffle lyrique les meilleurs titres de son disque. « So brand new » évolue ainsi sur coussin d’air avec une grâce d’équilibriste et la tendre houle de « High on the tide » nous transporte et nous chavire. Avec « Barricades », Dangerfield offre une ballade au piano lumineuse jouée à cœur ouvert, d’une intimité bouleversante. On retrouve ces yeux gonflés et ce romantisme intense sur l’extraordinaire « Let’s start again », morceau proprement combustible qui fait sauter un à un toutes ses coutures et nous laisse la gorge nouée et l’âme décoiffée. A évoluer ainsi sur le fil de sentiments grands comme la vie, Dangerfield finit par ramasser quelques gamelles et commet quelques impairs moins digestes comme le (trop) épique « Faster than the setting sun » ou l’exubérant « She needs me ». Quelques ballades toutes de retenue apportent heureusement un contrepoint bienvenu comme ce « Awake, asleep » tout de beauté nocturne ou cette épatante relecture d’un titre de Billy Joel (et oui…) « She’s always a woman to me ».

Beaucoup de compliments au final pour un album pourtant loin d’être parfait mais diablement vivant : à ce point, ce n’est pas si fréquent. On attendra maintenant avec davantage d’impatience le troisième album des Guillemots.

 

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