Drag days par Guided By Voices, sur l’album Under the bushes, under the stars (1996, Matador)
Comme je crois l’avoir déjà écrit précédemment, je ne suis ni fan compulsif, ni puriste acharné, ni collectionneur méthodique – à de rares exceptions près. Les conditions dans lesquelles je suis « tombé en musique » y sont sans doute pour quelque chose, à une époque où se procurer des disques nécessitait des ressources financières alors hors de ma portée ou des réseaux plus fournis que les miens. Les médiathèques ont énormément participé à l’enrichissement de ma culture musicale, mais elles ne pouvaient pas tout, et l’accès en profondeur à la discographie de Guided By Voices était déjà un exercice périlleux au mitan des années 1990. Trente ans plus tard, la tâche demeure ardue, le groupe de Dayton, Ohio, affichant au bas mot une cinquantaine d’albums depuis sa naissance au milieu des années 1980. Le petit dernier s’appelle Crawlspace of the Pantheon et est paru en début d’année ; il semble tout à fait fidèle à la ligne esthétique du groupe mené par Robert Pollard.
Avec Guided By Voices, on plonge en plein cœur de cette culture rock alternative qui irrigua les musiques amplifiées nord-américaines à partir du début des années 1980 et que le raz-de-marée Nirvana allait placer quelque temps sous le feu brûlant des projecteurs, l’espace d’une poignée de saisons. Le groupe, basé à Dayton, Ohio, représenta longtemps une sorte de hobby pour ses membres. Il aligna ainsi une bonne demi-douzaine d’albums autoproduits entre 1987 et 1994, avant de commencer d’attirer l’attention de quelques musiciens de bon goût, de la voisine Kim Deal à l’inévitable Steve Shelley de Sonic Youth. Robert Pollard finit donc par abandonner son métier de professeur des écoles et Guided By Voices décrocha un contrat chez Matador, figure de proue de l’indie-rock de l’époque. Under the bushes, under the stars apparaît alors comme une forme d’achèvement, le groupe enregistrant enfin dans des studios professionnels avec plusieurs producteurs en vue se succédant derrière les manettes, de Kim Deal à Steve Albini. On saura plus tard que l’album marquait aussi une forte période de turbulences pour le groupe, dont le line-up original était alors en pleine phase de fracturation.
J’en resterai là pour le contexte, ma connaissance de la discographie du groupe se réduisant jusqu’à peu à cet unique album, disque touffu et généreux que j’écoute toujours avec plaisir. Avec 24 titres en 56 minutes – rien que de très banal chez Guided By Voices – , on déduira sans peine que le groupe apprécie les formats courts, préférant l’efficacité pop au délayage. Drag days ne déroge pas à ce principe, déroulant sa mélodie roborative en moins de trois minutes. Le morceau propose un condensé du talent d’écriture pop de Robert Pollard. Assis sur un motif de guitare électrique au tournoiement répétitif, lui-même bien ancré sur une section rythmique aussi solide que propulsive, Drag days progresse dans une forme de halo irradiant, diffusant alentour un entrain contagieux. L’auditeur se retrouve ainsi rapidement à dodeliner du chef et à siffloter ce riff hypnotique autour duquel explosent des gerbes d’étincelles. Et comme Robert Pollard connaît ses effets, le morceau finit par culminer dans un envol vocal qu’on ne peut s’empêcher de rejoindre, pour entonner à l’unisson They will turn around ad libitum. Drag days apparaît ainsi comme un hymne pop de poche, un tube avorté dont la limpidité aurait pourtant pu l’afficher pas loin de l’évidence mélodique du There she goes des La’s.
De ses airs rêveurs, la chanson évoque ces « jours qui s’étirent », ces Drag days sans accroc, pas franchement désagréables mais dont la torpeur englue : not so bad but move too slow. Et puis, parfois, il est possible de leur échapper et tout devient plus intense : We escape them sometimes and the feeling is different more intensified. Nul doute que ces mots pourraient dépeindre à merveille les sensations procurées par le morceau, ce rush d’adrénaline, cette accélération soudaine, ce rayon de soleil qui vient d’un coup colorer la journée, et le sometimes judicieusement placé souligne la fugacité autant que l’importance de ces instants volés à la pesanteur des jours. Sous ses airs éclatants, Drag days bouillonne ainsi de mille impatiences.



