48/250. Say

Say par Cat Power, sur l’album Moon pix (1998, Matador)

Cat Power - Moon pix

Il est des chansons qu’on tend à garder par-devers soi, trop intimes pour se prêter au partage ou pour constituer un vulgaire décor sonore. En tout cas, qu’on évite d’écouter quand on n’est pas tout seul, tant elles exigent toute notre attention et imposent une gravité guère adaptée au quotidien. Il est même des albums entiers qui relèvent de cette catégorie, dont ce Moon pix bouleversant représente un des plus précieux exemples.

Né d’une nuit de cauchemars hallucinatoires, Moon pix est taillé tout entier dans le drap bleuté de la nuit, portant sur son corps la trace des traumatismes et l’ébauche de la reconstruction. Cet album merveilleusement poignant regorge de morceaux marquants et ce sera une gageure de n’en retenir que deux titres dans cette sélection, pour me conformer à la règle du jeu que j’ai moi-même fixée. Mon choix se portera finalement sur Say, chanson d’orage et de fantômes qui m’accompagne depuis maintenant trente ans et vers laquelle je me suis souvent tourné pour trouver une forme de consolation ou de soutien moral à mes heures de solitude ou de découragement.

Sans doute pas la chanson la plus impressionnante de Moon pix (moins que Metal heart ou Moonshiner par exemple), Say a toujours exercé sur moi une inlassable fascination. Il n’y a pourtant pas grand chose dans cette chanson : quelques notes de guitare qui tournent sur elles-mêmes, pas très droit, le bruit du tonnerre qui gronde et qui menace, et la voix de Chan Marshall, qui se dédouble comme si la musicienne voulait se donner plus de force pour affronter le monde. Au milieu de cette nudité, le silence est ici partout, s’immisçant entre chaque note, entourant la chanson d’une bulle qu’on peut considérer protectrice ou effrayante selon son humeur. Say est une chanson pour les gens seuls, jouée comme au milieu d’une maison vide au fin fond de la nuit noire. Et au cœur de ces ténèbres, résonnent cette voix unique et ces notes qui brillent comme les flammes vacillantes d’une bougie et qui nous disent qu’il y a toujours quelque chose, ou quelqu’un à qui s’accrocher. Never give up, no never give up, if you’re looking for something easy you might as well give it up. Avec ces quelques mots d’une simplicité enfantine, Chan Marshall nous donne un mantra qu’on s’est répété dans nos heures d’abattement, et qu’on espère garder en tête le jour où la vie nous sera moins souriante. Avec sa guitare étique et sa douceur désolée d’après les grands tourments, Say demeure une lueur dans la nuit, une étoile semée par une jeune fille un peu perturbée, un peu borderline, qui aura su rassembler les morceaux de son existence fracassée pour nous construire une cabane brinquebalante dans laquelle s’abriter les jours de gris, pour souffler un peu, le temps parfois de quelques larmes.

Notre besoin de consolation est impossible à rassasier écrivait Stig Dagerman (puis le chantait plus tard Miossec). C’est à cette phrase que je pense chaque fois que j’écoute Moon pix, chaque fois que j’écoute Say, chaque fois que j’écoute une grande partie de l’œuvre de Cat Power. On lui sera gré d’avoir été là et on n’a pas fini de la célébrer dans ces pages.

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