47/250. Hayfever

Hayfever par les Trash Can Sinatras, sur l’album I’ve seen everything (1993, Go! Discs)

Je n’avais pas forcément prévu d’aborder ce morceau dès maintenant, mais le décès soudain il y a une dizaine de jours de John Douglas, un des guitaristes et membre fondateur du groupe, m’a donné envie de modifier mes plans de publication pour rendre un discret hommage à la musique de ce groupe précieux et par trop méconnu. Formé à la fin des années 1980 à Kilmarnock, sur la côte ouest écossaise désindustrialisée, les Trash Can Sinatras auront entraperçu le succès public avec leurs deux premiers albums, sans jamais parvenir à franchir le seuil d’une plus large reconnaissance, malgré le soutien d’une bonne partie de la presse spécialisée et de quelques college radios nord-américaines. Le groupe sut cependant s’attacher l’affection fidèle d’une cohorte de fans énamourés, aux yeux brillants face aux beautés sans âge de sa pop haut de gamme.

Les albums I’ve seen everything (1993) et A happy pocket (1996) demeurent encore pour moi deux bijoux éclatants, fragiles et ambitieux, dont la subtilité s’avérait sans doute trop en décalage par rapport aux hymnes taillés pour les stades de têtes de gondole (voire des têtes à claques) de la brit-pop. Cette musique siéra toujours davantage aux amoureux et amoureuses de mélodies finement ourlées, d’arrangements classieux, d’accords mineurs et d’histoires de perdants et de laissés-pour-comptes. Grande réussite de la discographie du groupe, I’ve seen everything aligne allègrement nombre de perles remarquables, parmi lesquelles ce Hayfever somptueux pour lequel j’ai conçu un amour éternel. Porté par un motif de piano trémulant et lancé par un break de batterie ouvrant le morceau en grande pompe, Hayfever déploie une forme de fièvre sertie de mélancolie de la plus belle eau. Des zébrures de cordes ajoutent à l’intensité dramatique du morceau, tandis que la rythmique marque un tempo soutenu contre lequel la mélodie s’abat en rafales. L’ensemble vient encore rehaussé par les harmonies vocales et le chant poignant de Frank Reader, dont la voix exprime tout à la fois l’élévation et la désillusion, voix de chien battu ou d’outsider magnifique sorti d’un roman de Robert McLiam Wilson, un de ces personnages aspirant à regarder les étoiles les pieds dans le caniveau.

Les paroles du morceau demeurent toujours pour moi un peu obscures, tant le groupe s’emploie à manier les métaphores alambiquées et les figures tortueuses. Comme l’écrivait un critique à l’époque, la chanson parle (d’envie) de sexe et d’anti-histaminiques. Le protagoniste, Harry, (Hello I’m Harry), semble s’adresser à une femme qu’il aimerait séduire mais devant laquelle il évoque ses microbes (I’ve had women, I’ve had germs) et lui propose de prendre quelques pilules (why can’t we take a couple of tablets ?). Le tout semble surtout exsuder une soif ardente de compagnie, même si un bête orgueil pousse à proclamer le contraire et quand Frank Reader répète par deux fois I’m happy alone, on entend tout l’inverse. Et quand il entonne à l’unisson avec les chœurs There’s only one way, one way, on avouera qu’il a pu arriver parfois que nos yeux brillent un peu plus fort. Pour l’anecdote, j’ai longtemps prêté au leader vocal du groupe des mots qu’il ne prononçait pas, faisant dire à la chanson ce que je voulais qu’elle dise : why cant we take a couple of tablets ? devenait ainsi why can’t we take a couple of travellers ? et Moscow’s in Ayrshire se transformait en My sky’s a nation. Bref, une chanson est toujours un réceptacle ou une projection, en fonction de nos sentiments au moment où on l’écoute.

J’avoue ne pas avoir suivi de près la discographie du groupe après A happy pocket. Les Trash Can Sinatras allaient mettre huit ans à lui donner une suite, avec Weightlifting en 2004 et mon attention musicale devait être portée sur autre chose. Le groupe a poursuivi sa carrière à son rythme d’escargot, faisant paraître un album tous les 5 ou 8 ans. L’ironie tragique du sort aura voulu qu’un nouvel album des Écossais est paru en ce début d’année, quelques semaines avant la mort de John Douglas. J’irai donc rapidement jeter une oreille à cet Ever the optimist qui pourrait bien être malheureusement le chant du cygne de ces héros trop discrets. On espère que non.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *