Bitter sweet symphony par The Verve, sur l’album Urban hymns (1997, Virgin)
Les histoires de la pop et du rock sont truffées d’exemples de revanches flamboyantes et de retours de flamme, quand un·e artiste longtemps boudé·e par le succès – critique et/ou public – finit par décrocher la timbale de manière spectaculaire. Le triomphe obtenu par les – alors – obscurs Anglais de The Verve avec cet impressionnant Bitter sweet symphony en constitue sans conteste une illustration des plus emblématiques. Après des années passées à essayer de se faire une place dans le paysage rock anglais à coup de psychédélisme mâtiné de shoegaze – et ce alors que la vague brit-pop dégueulait chaque semaine des « sensations du moment » plus ou moins frelatées – , le groupe mené par l’ombrageux Richard Ashcroft se décomposait purement et simplement après la sortie de son deuxième LP, A northern soul, sorti en 1995 dans un anonymat presque total. Fort heureusement, Ashcroft allait se ressaisir et reconstituer The Verve autour de lui pour un retour aussi éclatant qu’inattendu.
Il est difficile de se figurer comment le groupe de Wigan a pu passer du rock psychédélique aux contours nébuleux de ses deux précédents albums – que je connais très mal d’ailleurs – à cette imposante symphonie pour le nouveau monde, grandiose épiphanie aux airs de classique instantané. Car Bitter sweet symphony est un hymne, un de ces morceaux intouchables à même de faire plier l’échine au plus snob des amateurs de la chose pop. On pourrait détester ses manières bravaches ou critiquer une grandiloquence orchestrale qui menace souvent de virer au pompier. On pourrait se pincer le nez devant ce texte qui brasse large et dans lequel chacun·e pourra se reconnaître, afin de s’approprier la phrase qu’il ou elle érigera en précepte. On pourrait faire tout cela mais ce serait rendre bien peu grâce à ce formidable morceau, cette marche impériale qui semble balayer devant elle toutes les réticences et tous les obstacles, comme le fait Richard Ashcroft dans le fameux clip qui accompagne le morceau.
Toutes les pièces de la chanson contribuent ainsi à donner corps à une impressionnante force motrice. Le motif de cordes répétitif est renforcé par la boucle rythmique et les deux s’entretiennent mutuellement, tractant derrière eux l’ensemble du morceau. Le tintement des cloches semble annoncer l’arrivée du convoi et nous inviter à dégager le passage, et le chant nasillard et tout d’arrogance nonchalante de Richard Ashcroft surgit juché sur les épaules de la mélodie, pour livrer son lot de vérités universelles sur la vie. Bitter sweet symphony évoque ainsi pêle-mêle les fins de mois difficiles et la lutte pour survivre (Try to make ends meets you’re a slave to money when you die), l’éternelle volonté de se renouveler et l’étendue des possibles qui s’offre à nous (I’m a million different people from one day to the next) ou le besoin de consolation qui étreint chacun·e au fil de l’existence (I need to hear some sounds that recognize the pain in me). C’est aussi pour cela que Bitter sweet symphony est un hymne implacable, tant chacun·e d’entre nous peut se retrouver dans ce que le morceau véhicule et partager une expérience avec la communauté de toutes celles et ceux qui l’écoutent. Bitter sweet symphony raconte aussi surtout comment un outsider un peu paumé d’une petite ville anglaise, féru des Stones, de foot et de psychédélisme a pu composer une chanson générationnelle, un tube planétaire aussi imparable qu’évident.
Le miracle allait s’accompagner de son lot d’embarras et le succès de Bitter sweet symphony eût longtemps une saveur douce-amère pour son auteur. Mes lecteurs et lectrices érudit·es le sauront sans doute déjà, mais l’histoire de la chanson est en elle-même assez tortueuse. Richard Ashcroft avait repéré le motif de violons sur une reprise orchestrale du morceau The last time des Rolling Stones, qu’on doit au manager du groupe – également producteur et arrangeur – Andrew Loog Oldham. Alors qu’il pensait avoir obtenu l’autorisation de sampler le morceau, Ashcroft se retrouva finalement poursuivi par le détenteur des droits du catalogue des Stones des 60’s, leur ex-manager toxique Allen Klein. Celui-ci accusa Ashcroft d’avoir utilisé davantage que ce qui lui avait été accordé et obligea The Verve à céder les royalties sur cette chanson, ainsi qu’à faire figurer les noms de Jagger et Richards comme co-auteurs. Quand on sait que le morceau initial avait déjà été plus ou moins emprunté aux Staple Singers sans qu’ils soient crédités, on appréciera (ou pas) l’ironie. Finalement, en 2019, Ashcroft parvint à un accord avec la fille d’Allen Klein pour récupérer l’intégralité des royalties et des crédits de la chanson.



