45/250. A shot in the arm

A shot in the arm par Wilco, sur l’album Summerteeth (1999, Reprise)

Wilco - Summerteeth

J’ai du mal à adopter une approche très méthodique de la musique. Ainsi, mes tentatives pour écouter l’intégrale d’un ou d’une artiste ou de me concentrer sur une discographie quelque temps font souvent long feu. Je m’arrête en chemin, mon attention attirée par autre chose, comme ces élèves à la concentration volatile qui perdent le fil de l’explication déroulée par le professeur pour peu qu’un papillon volète devant l’embrasure de la fenêtre. Ma culture musicale se construit ainsi en allers-retours successifs, essentiellement dans un registre pop-rock pour l’écrire à grands traits, et je vais picorer dans les discographies des uns et des autres, au fil des hasards ou des recommandations de quelques éclaireurs ou éclaireuses. Il y a bien sûr des artistes que je suis davantage mais même mon écoute assidue d’un Dominique A ou d’un Bill Callahan laisse place à quelques trous dans la raquette. Ma relation à Wilco se conforme à ce schéma en tous points : une discographie appréhendée dans le désordre et nombre de trésors encore à découvrir.

Ma connaissance du groupe de Chicago se résuma ainsi longtemps à ce Summerteeth étincelant, qui marque avec le recul pour Wilco le début d’une suite prodigieuse d’une petite dizaine d’années, même si le collectif mené par Jeff Tweedy demeure aujourd’hui encore d’une excellence bluffante. A l’époque de Summerteeth, Wilco est encore une jeune formation menée par un leader d’expérience, ayant déjà plus que fait ses armes au sein d’Uncle Tupelo dès la fin des années 1980. Quelque peu lassé de la vie sur la route, Tweedy souhaite alors consacrer davantage de temps au travail de studio, flanqué de son précieux acolyte Jay Bennett. Summerteeth marquera ainsi un virage plus pop pour le groupe, Tweedy laissant libre cours à son amour pour les Beatles ou Big Star.

Parmi toutes les excellentes chansons peuplant ce disque de haute volée, je m’attarderai aujourd’hui sur ce merveilleux A shot in the arm, troisième morceau de l’album, et bijou le plus brillant d’une collection qui ne manque pas d’éclat. Il y a bien sûr d’abord le piano, qui déroule une guirlande de notes en cascade avant que n’entre en scène le chant fatigué de Jeff Tweedy. Ce piano torrentueux stoppe au moment où Tweedy prononce les mots You’ve changed. A partir de là, le morceau gagne peu à peu en intensité dramatique, avec notamment l’utilisation des timbales, tandis que des synthétiseurs et une série de larsens le font progressivement tourbillonner dans une sorte de climax. Tout tremble et tout vacille, comme la vie du protagoniste de la chanson qui paraît subir une volée de secousses existentielles. Au final, what you once were isn’t what you wanna be anymore et tout semble raconter ici cette métamorphose, ce sentiment d’avoir laissé derrière soi une ancienne peau sans avoir encore trouvé celle qui la remplacera. A shot in the arm apparaît alors comme une grande chanson de pop parasitée, naviguant dans une zone de turbulences avec autant d’effroi que d’excitation.

Grande chanson pop, A shot in the arm mêle dans un même mouvement la clarté des mélodies et la grisaille du vague à l’âme, dessinant un ciel d’orage dans lequel les nuages noirs laissent percer quelques trouées de bleu. Les paroles évoquent nuits sans sommeil et idées noires, quand les cigarettes s’enchaînent et que les larmes montent aux yeux : The ashtray says you were up all night, when you went to bed with your darkest mind, your pillow wept. Et s’il serait tentant de faire de ce morceau une représentation de la prise d’héroïne, le fait que Jeff Tweedy n’ait pas, à ma connaissance, de passé d’héroïnomane, laisserait plutôt à penser que le shot in the arm dont il est ici question figure davantage le besoin d’un coup de fouet, une forme de « remontant », quelque chose à même de revitaliser le protagoniste de la chanson que la dépression menace d’engloutir. A shot in the arm donne ainsi à voir un homme en lutte contre ses doutes et ses angoisses, cherchant du regard quelque chose à quoi il pourrait s’agripper pour traverser la tempête.

Si ce morceau ne saurait résumer la discographie de Wilco, tant le groupe saura explorer des territoires bien plus vastes, il donne un aperçu fulgurant de ses inestimables qualités, cette façon d’assortir la beauté au chaos et cet art de la perturbation propre à un groupe dont j’aime avoir tant à découvrir encore.

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