Lifeguard sleeping, girl drowning par Morrissey, sur l’album Vauxhall and I (1994, Parlophone)
La bonne musique n’a rien à voir avec les bons sentiments et nombre d’immenses songwriters ont utilisé leur art pour exposer au grand jour pensées veules, passions tristes et haines recuites, les leurs ou celles de leurs contemporains et contemporaines. Grand parolier s’il en est, Morrissey a semé au fil de sa discographie son lot de saillies à l’ironie cinglante, de confessions dérangeantes et de jugements cruels, sur lui-même et sur les autres (pour le meilleur et pour le pire d’ailleurs). Sur son album solo le plus personnel et, sans doute, son meilleur (du moins jusqu’à maintenant), l’ancien leader des Smiths, persuadé qu’il gravait là son chant du cygne, se livrait avec une honnêteté désarmante, laissant de côté (du moins plus souvent) le sarcasme et la raillerie pour se montrer sans fard et solder la fin de sa jeunesse.
Au milieu de ce disque de fin de parcours exsudant un romantisme mélancolique , on trouve ce morceau proprement fascinant, ballade élégiaque trempée dans l’acide agissant comme un envoûtement vénéneux. Tout en retenue, Morrissey tenant fermement les rênes d’un groupe plus porté d’ordinaire sur le rock à guitares, Lifeguard sleeping, girl drowning, déploie une atmosphère cotonneuse, aussi onirique que funèbre. Au son d’une clarinette plaintive, le morceau figure un narrateur observant une femme se noyer devant une plage vide, le maître-nageur assoupi n’entendant pas ses appels à l’aide. Morrissey excelle à camper la scène de façon très marquante, tout en diffusant une atmosphère somnolente et rêveuse parfaitement raccord avec le sommeil du garde-côte. L’auditeur ou l’auditrice peut parfaitement voir le sauveteur endormi, la plage déserte, la nageuse se débattre dans le bruit du ressac et son bras lentement s’enfoncer dans les eaux au terme de la lutte (the sky became marked with stars, as an out-stretched arm slowly disappears). Mais le narrateur incarné par Morrissey est tout sauf empathique avec la tragédie qu’il dévoile à nos yeux. La nageuse imprudente a présumé de ses forces, elle n’a que ce qu’elle mérite (it was only a test, but she swam too far against the tide, she deserves all she gets). D’ailleurs, c’était une m’as-tu vu, une vaniteuse (always looking for attention, always needs to be mentioned, who does she think she should be ?), et ses cris pourraient réveiller le valeureux sauveteur, dormant du sommeil du juste. Bien évidemment, tout le génie de Morrissey tient dans l’ambiguïté permanente dans laquelle il nous tient : qui est ce narrateur qui semble connaître la noyée et la juger si mal et qui se tient là à regarder la scène sans lever le petit doigt ? est-il le maître-nageur qui feindrait le sommeil pour laisser mourir au loin l’objet de sa haine ?
Lifeguard sleeping, girl drowning charrie ainsi son lot d’impressions malaisantes, un trouble inquiétant et malsain aussi fascinant que dérangeant. Morrissey se met pour un instant dans la peau du diable, un diable qui susurre d’ailleurs plus qu’il ne chante. Et cette absence de pathos, cette délicatesse précieuse à la sobriété maîtrisée n’est que le masque d’une âme hideuse, d’un dégueulasse qui regarde la mort d’une autre personne avec un sourire en coin. J’ai pu lire ici ou là que la chanson était drôle, caustique, mais je la trouve pour ma part glaçante, le tour de force étant de transformer ce précis de noirceur corrosive en merveille captivante, une scène de roman noir située sur la côte anglaise. On pourrait d’ailleurs autant l’imaginer comme scène d’ouverture d’un livre d’Agatha Christie que comme scène terminale d’une tragédie, le mot « fin » s’affichant sur l’écran au réveil du maître-nageur, les yeux encore chassieux mais les traits reposés.
Pour votre gouverne, le morceau aurait été inspiré à Morrissey par un poème de Stevie Smith de 1957, Not waving, but drowning, ce qui ne surprendra pas venant d’un auteur friand de références littéraires. Les années 1990 furent une décennie productive bien qu’inégale pour Morrissey, entre les sommets atteints sur Vauxhall and I , quelques titres de haute tenue dispersés ici ou là (sur des albums ou des singles) et une poignée d’albums plus décevants. Il est peu probable que le bonhomme truste cette sélection comme il le ferait si elle portait sur les années 1980, mais on pourrait quand même le retrouver plus tard. Nous verrons bien.



