Blue flower par Mazzy Star, sur l’album She hangs brightly (1990, Capitol Records)
Je suis resté longtemps focalisé sur l’exceptionnel So tonight that I might see du groupe californien et j’ai ensuite découvert dès sa sortie son troisième album, le moins impressionnant Among my swan, paru en 1996. Il m’a fallu davantage de temps pour remonter jusqu’aux débuts du duo de San Francisco et à ce premier LP paru au tout début de la décennie 1990, qui le révéla à la face du monde. S’il ne campe pas dans les hauteurs atteintes par son faramineux successeur, She hangs brightly s’avère pourtant diablement intéressant, autant par ce qu’il annonce du chef-d’œuvre à venir que par ce qui l’en sépare.
Sur ce premier album studio, David Roback et Hope Sandoval n’ont pas encore vraiment pris possession du palais enfumé dans lequel ils habiteront bientôt. Si les volutes psychédéliques et le bleu nuit opiacé trouvent déjà toute leur place, le groupe s’autorise encore quelques excursions en plein air, moments étonnants dans lesquels il semble prendre malin plaisir à courir dans la campagne et à se baigner dans la lumière du soleil. Mazzy Star affiche alors des couleurs pop plus chamarrées, ne distillant sa gravité vénéneuse que de façon intermittente. Parmi les trouées lumineuses de cet album, ce Blue flower somptueux brille, à mon sens, de l’éclat le plus vibrant.
Emprunté aux obscurs Slapp Happy, groupe allemand du début des années 1970, Blue flower débute par un riff électrique nerveux qu’on n’attendrait pas forcément chez Mazzy Star. Entre en scène alors une batterie métronomique frappée résolument tandis qu’un tambourin apporte l’indispensable touche psychédélique. Pendant longtemps, j’ai pensé que le groupe livrait ici un tribut appuyé au Velvet Underground, tant la ligne mélodique du morceau semble devoir beaucoup à l’intouchable I’ll be your mirror des New Yorkais. Quand on sait à quel point le groupe de Lou Reed et John Cale a influencé Dave Roback, qui n’a jamais hésité à les citer ou à leur emprunter quelques suites d’accord, il n’y avait pas de quoi être surpris. Cette filiation n’aura évidemment pas échappé à Roback, mais la chanson étant elle-même une reprise, elle prend des airs d’hommage au carré.
Rarement en tous cas, aura-t-on entendu le groupe aussi compact et campé sur ses appuis. La guitare et la rythmique avancent de concert avec l’endurance d’acier d’une locomotive (une locomotive très stylée quand même), et le chant d’Hope Sandoval prend ici une clarté inhabituelle, une proximité auquel nous n’étions pas habitué. Loin de la figure quasi mythique, aussi distante que séductrice, qui peut se dégager des disques postérieurs, Sandoval semble ici léviter au milieu d’un champ électrique et paraît prendre un plaisir certain à jouer avec les étincelles. Cet écrin irradié ne fait que souligner la pureté de cette voix, aussi à l’aise dans ce tourbillon de photons que dans les vapeurs hypnotiques de So tonight that I might see. Du point de vue des paroles, la protagoniste s’adresse vraisemblablement à un ancien amant pour constater que tout est fini. Les paroles semblent hésiter entre pointe de regrets (Flower in the morning rain, dying in my hand, was it all in vain ?) et fatalisme mâtiné d’un grain de cynisme, peut-être affecté (But I’m no fool, I know you’re cool, I never really wanted your heart). Sur sa fin, le morceau paraît tournoyer de plus en plus vite, faisant décoller une nuée de notes embrasées de la plus belle eau, aussi fascinantes qu’entraînantes. Ne reste plus qu’à relancer le morceau pour subir cette délicieuse irradiation.
Mes fidèles lecteurs et lectrices auront noté qu’il s’agissait de la deuxième occurrence des Californiens dans ce florilège de chansons made in nineties. On les retrouvera certainement encore une fois.



