38/250. Stars n’ stripes

Stars n’ stripes par Grant Lee Buffalo, sur l’album Fuzzy (1993, London Records)

Fin 1992 ou début 1993 (pour moi, c’était l’année du bac), une chanson à la mélancolie élastique et au lyrisme vénéneux s’invitait sur les ondes et dans les charts, petit miracle inattendu surgi dans le sillage de la vague Nirvana qui avait ouvert en grand les portes du mainstream aux outsiders du rock indépendant nord-américain. Fuzzy faisait apparaître sur la carte les Californiens de Grant Lee Buffalo, trio de musiciens confirmés qui atteignaient enfin une forme de reconnaissance publique et critique après des années à bourlinguer dans le marigot de l’underground US. Il est fort probable que l’improbable succès français de ce formidable morceau ait semé des graines dans mes oreilles, faisant germer en moi une appétence pour ces sonorités si intrigantes, bien différentes du tout-venant déversé par les FM ou la télévision grand public. Cet album, Fuzzy demeure en tout cas, avec le Out of time de R.E.M. et, dans une moindre mesure, je l’avoue, le Nevermind de Nirvana, un des seuls albums que j’écoutais alors que je n’ai jamais cessé d’écouter, compagnon discret de toute une vie.

Il ne s’agira pas pourtant ici de Fuzzy, le morceau. Peut-être y reviendrais-je dans cette rubrique mais, malgré ses indéniables qualités, Fuzzy n’est pas le titre que je préfère sur ce disque d’excellente facture. Stylistiquement, Stars n’ stripes se rapproche de Fuzzy. On a affaire ici à une ballade folk-blues, teintée de lyrisme et d’influences glam, sur laquelle le falsetto brûlant de Grant Lee Phillips fait des merveilles. Un peu comme Fuzzy, Stars n’ stripes adopte une forme un peu circulaire, un goût pour la répétition et le ressassement, avec ces guitares acoustiques qui reviennent et qui repartent, doux ressac aussi enveloppant que vaguement menaçant.

Le morceau s’ouvre donc sur un riff acoustique répété, dont la grande limpidité fait écho à la pureté du chant de Grant Lee Phillips. L’entrée en scène de la section rythmique à partir de quarante-cinq secondes confère au morceau une ampleur nouvelle, telle une éclosion par laquelle chaque note de la chanson viendrait peu à peu occuper tout l’espace. Il faut insister ici sur la beauté du chant de Grant Lee Phillips, naviguant avec une facilité déconcertante sur plusieurs gammes d’aigu et dont la voix s’élève autant qu’elle caresse. Quand il chante une phrase comme engines purr up above, c’est comme si son timbre glissait à la verticale, portant en lui autant de douceur que d’intensité. A la différence de Fuzzy, plus étale, Stars n’ stripes dessine une magnifique courbe ascensionnelle. Aux alentours de deux minutes, un chœur rejoint un instant le chant de Phillips, manière de rappeler l’esprit de corps qui préside aux destinées de cette musique, manière aussi de passer au chanteur un ultime relai avant de le laisser aller seul tutoyer les étoiles. La chanson s’envole alors pour de bon, en un crescendo fiévreux dans lequel Grant Lee Phillips répète ad libitum cette phrase aussi sensuelle qu’énigmatique : Got you on my handycam / Fits in my hand / Got you on my handycam / Fits in my green light eye. J’avoue avoir longtemps rêvé que cette coda ne finisse jamais, bercé par la voix de Phillips et cette acoustique scintillante. Mais tout a une fin et le morceau s’évanouit doucement, comme se dissiperait un nuage de fumée.

Du point de vue des paroles, le morceau semble naviguer entre intime et politique. Là, il est question d’un amour qui rugit comme un train The L train roars like our love, de se cacher dans les méandres de l’autre I can hide in you… In your chestnut hair. Plus loin, Grant Lee Phillips, grand contempteur de l’Amérique de Bush 1er évoque des images qu’on pourrait sans problème réutiliser aussi : When the earth is ripe, all the worms wake up / With their stars and stripes, and their swastikas. Nul doute que le bonhomme doit être atterré de la direction prise par son pays depuis les trente dernières années.

Grant Lee Buffalo demeure à mes yeux un groupe important de cette décennie, le temps de quatre albums (dont trois remarquables) parus entre 1993 et 1998. Pas une tête d’affiche à coup sûr, mais un second rôle à l’impeccable fiabilité, que j’écoute toujours avec un grand plaisir.

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