39/250. Waltz #2

Waltz #2 par Elliott Smith, sur l’album XO (1998, Dreamworks)

Certaines chansons vous happent, vous attrapent au col pour ne plus vous lâcher et s’imposer à vous en compagne de toute une vie. D’autres ont le charme plus discret et leurs abords anodins infusent progressivement pour finir par vous habiter bel et bien. Waltz #2 relève indiscutablement de la première catégorie, tant ce morceau brille à mes oreilles depuis sa découverte il y a tant d’années. C’est sans doute ce morceau, qui plus est, qui me révéla vraiment la grandeur d’Elliott Smith, puisque son merveilleux Either/or a lui, infusé longtemps, avant que je ne succombe tout à fait à son charme, et je continue d’ailleurs de lui préférer XO malgré tout.

Je n’en étais pas conscient à l’époque, mais je me suis aperçu depuis que j’aimais vraiment beaucoup les valses, du moins les valses pop, tant je ne sais quasi rien des valses viennoises. J’aime ces voltes régulières, ce tournoiement qui rapproche de la griserie, cette façon de s’étourdir en rendant tout plus flou. J’aimais beaucoup enfant me donner le tournis, m’amusant à perdre l’équilibre et à voir le décor vaciller. Peut-être pourrait-on aussi y lire le souvenir des valses musettes sur lesquelles je voyais danser parfois mes parents, quand c’était l’heure des fêtes et de l’accordéon. Il y a donc cette batterie qui lance la rythmique (en 3/4 paraît-il), puis ces accords limpides à la guitare acoustique autour desquels grimpent quelques arpèges électriques. Un piano de saloon entre ensuite en scène puis enfin le timbre fragile et délicatement voilé d’Elliott Smith. Bénéficiant d’une opulence nouvelle après avoir, jusqu’à lors, dû limiter son expression à un folk-rock tout d’acoustique tremblée, Elliott Smith laisse libre cours sur XO à un incroyable débordement mélodique, parant d’arrangements beatlesiens ses mots troublant d’introspection tourmentée.

Qu’entend-on sur Waltz #2 ? De la tendresse et de la colère, de la frustration et des fêlures béantes comme des crevasses, de la fragilité et de la rudesse, une conscience douloureuse (ce bouleversant you’re no good répété pas moins de quatre fois au milieu du morceau) et une poignée de regrets (I never gonna know you now but I’m gonna love you anyhow), un besoin de consolation impossible à rassasier, l’envie de se rouler en boule et qu’on nous laisse en paix (Just leave me alone, in a place where I make no mistakes). Il y a tout cela dans cette chanson et plus encore : ce piano qui mène l’ensemble aussi gracieux que volontaire, ces voix dédoublées, signature des morceaux d’Elliott Smith comme une manière de vouloir être soi et les autres, cette façon de chanter It’s OK it’s alright nothing’s wrong qui tord le ventre à chaque écoute tant cette phrase semble charrier de sanglots étouffés.

Je suis rarement très curieux à propos des morceaux que j’aime. J’avoue ne pas être très souvent féru d’exégèse, je ne mène guère de recherches pour en saisir le sens, j’y mets ce que je veux, j’y mêle ce que j’apporte avec ce que j’en comprends. Ce n’est qu’en préparant ce billet que j’ai lu que le morceau évoquait la mère d’Elliott Smith (XO mom aurait peut-être pu me mettre sur la voie, direz-vous) et son beau-père, maltraitant ou pour le moins nocif. Les chansons d’Elliott Smith révèlent souvent l’autobiographie du chanteur, mais jamais de façon frontale, toujours déguisée derrière des métaphores ou des allusions. Il y a un karaoké, il y a la mère qui prend le micro une cigarette aux lèvres (first a mic and a half cigarette) et qui semble étrangement absente (stares into space like a dead china doll). Elle chante une chanson des Everly Brothers qui dit Don’t want your love anymore. Puis, il y a l’homme – Mr Man with impossible plans – qui prend le micro à son tour, et qui chante you’re no good, comme il semble le répéter souvent à la femme et au protagoniste. Puis, le souvenir se dissout dans le présent, non sans laisser des traces vivaces, des plaies et des regrets. C’est important de connaître tout cela et en savoir plus est rarement une mauvaise idée. Mais je m’aperçois aussi que tout ce bagage explicatif, s’il enrichit la perspective, n’est pas forcément nécessaire, ne me fait pas aimer la chanson davantage, et que sa force expressive suffit pour saisir les émotions qu’elle charrie, sans qu’il soit besoin d’en avoir le sous-texte.

Waltz #2 apparaît aujourd’hui comme un titre emblématique de ce musicien regretté. Et dire qu’il ne s’agit même pas de mon morceau préféré du bonhomme. On le retrouvera ici, bien sûr, peut-être même avec une autre valse.

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