51/250. Ting

Ting par les Nits, sur l’album Ting (1992, Columbia)

Le tintement du cristal, la pluie qui tombe, la buée sur les vitres, la neige sur un lac gelé, le givre qui saisit la ville et les passants… voici quelques-unes des images que pourrait vous évoquer l’écoute de Ting, disque miraculeux que l’on doit à ce formidable groupe néerlandais qui fêtait il y a peu ses cinquante ans de carrière. Il y a déjà treize ans, j’écrivais dans ces pages ces quelques lignes à propos de Ting, et vous m’accorderez un instant l’immodestie de l’auto-citation :

C’est un disque qui ne ressemble à aucun autre par un groupe qui ne ressemble à personne. Un disque dont chaque écoute, année après année, paraît renforcer l’incroyable brillance et dont les frimas et les lueurs semblent toujours plus faire écho aux nôtres. Un disque si fragile et si fort qu’on sait qu’on peinera quoi qu’on y fasse à lui rendre justice en quelques lignes, en quelques mots.

Je ne retrancherais rien à ce paragraphe, et les années passées depuis n’ont fait que rehausser encore à mes yeux la beauté sans âge de cette musique mariant avec une grâce infinie la finesse et la pureté. J’aurais pu choisir une demi-douzaine des titres de cet album pour figurer dans cette sélection, tant Ting présente une cohérence quasi-parfaite et aligne les perles avec la dextérité d’un orfèvre. J’ai longtemps hésité et mon choix se portera finalement aujourd’hui sur le morceau titre, sa poésie brumeuse et sa captivante fantaisie.

Ting le morceau apparaît comme un parfait précipité de Ting l’album. Les guitares ont été congédiées, les sonorités synthétiques aussi et tout tourne autour d’un piano, d’un violoncelle, de leur imbrication avec le silence alentour et d’un ensemble de percussions qui touche directement à nos cordes sensibles. Parmi ces instruments percussifs, on trouve notamment des pierres sonores, œuvres musicales créées par le sculpteur suisse Arthur Schneiter, touche supplémentaire d’inventivité d’un groupe bien plus audacieux et imaginatif que bon nombre de ses contemporains. Ting, le morceau, semble droit sorti de la lampe du génie d’Aladdin, paraissant prendre forme dans une sorte de halo nébuleux et nous envelopper dans une brume parsemée de paillettes dorées. Volatile et vibratile, le morceau se joue dans une forme de temps suspendu, un rêve éveillé parsemé de tintements, de bruissements, de frôlements et de doux claquements, tandis qu’un piano dévide une mélodie merveilleuse. La voix chaude et amicale de Henk Hofstede nous dit qu’il attend à l’arrêt de bus, avec sa petite amie, enceinte comme une goutte de pluie (she is pregnant like a raindrop). Le morceau prend alors un tour plus mystique ou malicieux, selon comme on voudra l’entendre, puisque apparaissent au détour d’un couplet l’âne et le bœuf. Il y a la pluie, il y a une bicyclette, et pour qui connaît l’endroit, on se projette volontiers à Amsterdam, son ciel bas et ses maisons colorées. Scène de Nativité le long des canaux de la capitale hollandaise, rêverie d’une infinie délicatesse, poème musical semé comme un caillou doré au fil d’un disque proprement sublime, Ting est tout cela à la fois, grande chanson à hauteur d’homme illustrant le génie d’un groupe pas comme les autres.

On retrouvera les Néerlandais plus tard dans cette sélection, comme on les retrouverait aussi dans un florilège des décennies suivante et précédente. Groupe qui a toujours su allier légèreté et profondeur, goût du jeu et allégeance à la beauté, modestie et créativité, les Nits ont une place à part dans mon petit Panthéon personnel, par la grâce d’une flopée d’albums fantastiques et de prestations scéniques enthousiasmantes, les deux maigres fois où j’ai pu les admirer en concert restant comme de précieux souvenirs de partage autour de la musique.

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