50. Lebanon, Tennessee

Lebanon, Tennessee par Ron Sexsmith, sur l’album Ron Sexsmith (1995, Interscope)

Avec ce deuxième album éponyme paru quatre ans après des débuts discographiques complètement anonymes, le Canadien Ron Sexsmith se révélait à trente ans révolus un artisan songwriter de premier ordre, délivrant d’une voix aussi enveloppante que fragile une suite de chansons pop-folk taillées dans les bois les plus nobles. Bénéficiant des mains expertes de Daniel Lanois et Mitchell Froom, cet album dévoilait au monde une collection de morceaux à hauteur d’homme, dont le mélange de maturité et de délicatesse semblait fort éloigné des canons pop-rock alors en vigueur. Disque de vieux, jailli du cerveau et du cœur d’un homme affichant un visage étrangement poupin sur la pochette, Ron Sexsmith a sans surprise fort bien vieilli, même si le bonhomme fera encore mieux dans le futur.

Parmi la bonne demi-douzaine de chansons notables figurant sur cet album, Lebanon, Tennessee demeure sans conteste aujourd’hui la plus chère à mon cœur. Modèle d’écriture, le morceau parvient en moins de trois minutes à exprimer avec une bouleversante simplicité le rêve si partagé de trouver ailleurs une vie meilleure. La chanson relève la gageure d’évoquer aussi bien l’espoir que la possibilité de la désillusion. Il y aurait du travail (there’ll be a job in Lebanon, Tennessee), un emploi modeste mais ce serait déjà ça. Il y aurait une maison qu’on pourrait acheter à bon prix (I’ll buy myself a home down there / You can get one pretty cheap). Et il y aurait aussi, de façon un peu paradoxale, le plaisir d’être étranger (a man of mystery) et la certitude de ne plus être seul, entouré d’une communauté bienveillante et amicale où on trouverait soutien et entraide : they’ll bring you in their home down there and give you something to eat. Et avec son nom empli de tant d’exotisme et de mystère, Lebanon, Tennessee serait une sorte de petit paradis, un refuge où personne ne pourrait nous faire de mal : folks don’t treat you mean. On sent bien que le narrateur veut croire en cet ailleurs de tous les possibles, et nous pousse à y croire nous aussi. Mais on sent confusément qu’il est fort probable que tout cela ne soit que chimère. Ron Sesxmith a l’intelligence de ne pas enterrer l’espoir et de garder intacte la perspective du bonheur, la possibilité d’une île, comme dirait l’autre.

Musicalement, Lebanon, Tennessee est d’une douceur absolue, où la guitare compose un lent ressac tandis qu’une nappe de synthétiseur apporte une forme de fluidité aérienne de la plus belle eau. Le chant de Ron Sexsmith, à la chaleur parsemée de fêlures, constitue un atout supplémentaire pour froisser gentiment nos petits cœurs fragiles. Sans esbroufe, Lebanon, Tennessee touche à l’âme et s’inscrit dans une lignée prestigieuse d’auteurs-compositeurs-interprètes majeurs, de Tim Hardin à Leonard Cohen. Sexsmith indiquait à l’époque s’être nourri de ses années de coursier pendant lesquelles il notait chaque jour des bribes des mille vies croisées au fil de ses livraisons de lettres et de colis. Il réussit ici à se faire le parfait chroniqueur des vies ordinaires, pétries d’espoirs encore vivaces malgré les embûches et les tourments. Sans jamais sortir vraiment d’une certaine confidentialité, le Canadien étoffe régulièrement depuis lors sa discographie, remarquable de constance et de discrétion. On le retrouvera dans cette rubrique, au moins une fois de plus.

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