Alec Eiffel par les Pixies, sur l’album Trompe le monde (1991, 4AD)
Il est bien difficile de se concentrer sur la musique en ce début d’été infernal, tant cette canicule qui n’en veut pas finir semble engluer le cerveau dans une forme de torpeur poisseuse. Le souffle décoiffant des Pixies pourrait cependant être de nature à procurer quelques minutes de rafraîchissement, en exhalant sur nos corps accablés un courant d’air roboratif. Il suffira d’ailleurs d’aller jeter un œil ci-dessous au clip accompagnant le morceau et qui montre le groupe jouer son titre dans une soufflerie.
Les Pixies atteignirent leur zénith à la fin de la décennie 1980, laissant sur place la concurrence le temps d’une triplette sans pareille échelonnée entre 1987 et 1989, de l’EP Come on pilgrim à l’exceptionnel Doolittle. Prolifique et inspiré, le quartet de Boston délivra encore deux albums en 1990 et 1991, certes moins réussis que leurs deux prédécesseurs mais d’un niveau encore remarquable. Trompe le monde marque le chant du cygne du groupe, alors consumé peu à peu par les querelles d’ego entre Frank Black et Kim Deal. Sur ce quatrième album studio, aucune place n’est laissée aux compositions de la bassiste dont la place dans les chœurs se voit même réduite à la portion congrue. Beaucoup considèrent ainsi Trompe le monde comme le premier véritable album solo de Frank Black, tant il impose ici ses thèmes et ses penchants musicaux. Si ce disque m’apparaît clairement moins enthousiasmant que les précédentes productions du groupe, y compris le claustrophobe et fascinant Bossanova de 1990, il recèle quand même son lot de réussites, notamment cet Alec Eiffel pour lequel j’ai toujours éprouvé une réelle affection.
Comme souvent – toujours ? – chez les Pixies, la magie d’Alec Eiffel relève d’abord de son fabuleux pouvoir d’accélération. Le groupe attaque le morceau bille en tête, le chant si reconnaissable de Frank Black déboulant au sommet de la déferlante bâtie par la section rythmique. La guitare de Joey Santiago commence à tracer quelques arabesques au laser et le morceau avance par paliers, le chœur soulignant les phrases du couplet d’un little Eiffel, little Eiffel résonnant comme un gimmick. Mais le morceau dévie brusquement autour d’une minute quinze quand les arpèges de guitare électrique sont bientôt rejoints et rehaussés par une étonnante nappe de claviers, tapis volant sonore qui fait entrer le tout en lévitation. Cet aspect résolument planant est pimenté par ce drôle de chant choral répétant ad libitum : Dear Alexander I see you beneath the archway of aerodynamics. L’imaginaire bizarre et bigarré de Frank Black confère un surcroît d’originalité au morceau, évocation étonnante du génie incompris de notre Alexandre Gustave Eiffel national, le célèbre ingénieur à qui l’on doit la tour du même nom et d’autres constructions souvent centrées sur une structure métallique. Les paroles font référence aux réticences et aux critiques subies en son temps par la tour Eiffel, Frank Black ne manquant pas d’y ajouter une touche d’humour et de dérision : They thought he was a real smart Alec / He thought big but they called him a phallic. Pas sûr qu’il faille aller chercher cependant un message marquant ou une identification dans ce portrait classique d’un visionnaire méprisé par ses contemporains. On y lira plutôt une illustration supplémentaire de l’inspiration décalée et singulière de Frank Black, capable d’invoquer dans ses chansons aussi bien Buñuel que la surf-music, la numérologie, les extra-terrestres ou l’amour fleur bleue.
Même si leur musique se rattache factuellement aux années 1980, les Pixies furent nécessairement pour moi un groupe des années 1990, tant leur découverte en 1993-1994 fit partie de celles qui m’ouvrirent de nouveaux horizons musicaux et j’ai poncé plus que de raison, comme bien d’autres, Doolittle ou Surfer rosa, ces Hey et ces Monkey gone to heaven bien placés dans mon Panthéon personnel. Plus qu’une fin en eau de boudin, Trompe le monde reste une digne manière de tirer sa révérence, de clore une histoire commune pour que les deux fortes têtes du groupe aillent mener leur barque chacun de leur côté, en solo pour Frank Black, avec les Breeders pour Kim Deal.



