Not ready yet par Eels, sur l’album Beautiful freak (1996, Dreamworks)
Beautiful freak, premier album d’Eels – alias Mark Oliver Everett, aussi connu sous le laconique alias E – condensait toute la frustration et les déconvenues rencontrées par son auteur au fil de longues années de vaches maigres. Bouillonnant et fiévreux, le disque proposait une musique mutante, en construction permanente, dont la singularité fusionnait les influences disparates pour lui conférer une tonalité unique.
Sur Not ready yet, sommet brûlant de l’album, Eels s’en va frayer dans les eaux tourmentées de Nirvana, réussissant à dégager d’une gangue sombre des éclats enflammés, traçant une ligne zébrée entre le goudron et les étoiles. Musicalement, Mark Oliver Everett reprend une construction bien connue des amateurs du groupe de Seattle, largement inspiré d’ailleurs d’un groupe comme les Pixies. Bâti sur une alternance de calme et de tempête, Not ready yet déploie un son lourd évocateur de rage et de fêlures. La performance du groupe tient justement dans sa façon de secouer le poids qu’il porte sur ses épaules, de se débattre avec ce singe sur le dos (monkey on my back) de l’expression anglaise, ce fardeau qui pèse et menace de vous mettre à terre. Les guitares grondent en arrière-plan pendant les parties « calmes » avant de déferler en orage électrique à intervalles réguliers. La tension monte et le morceau culmine dans une sorte de solo éclaboussé, coulée de lave visqueuse menaçant de tout consumer. A un moment, juste avant la montée finale, Eels glisse comme une sorte d’interférence électronique, un drôle de court-circuit qui pourrait indiquer que l’incendie a pris et ne va plus s’arrêter.
Le fardeau ici ressemble à une forme de dépression, clouant au sol le protagoniste de la chanson – sans doute E lui-même – et l’empêchant d’aller vers le monde extérieur. Toute la chanson est pétrie de ce tiraillement entre l’envie et l’impossibilité de sortir, cette nécessité aussi de savoir prendre le temps pour oser faire le pas qu’il faut. Not ready yet s’adresse surtout aux autres, à celles et ceux qui voudraient pousser le narrateur à se jeter à l’eau alors qu’il ne se sent pas prêt. Peut-être un jour, tôt ou tard… (Maybe sometime, sooner or later). Toutes les parties tempétueuses du morceau semblent marquées par la volonté de décoller du sol, de se défaire de la pesanteur sans jamais vraiment y arriver. On croit pourtant voir, sous l’effet de ces riffs de guitares furieuses et de la voix étranglée du chanteur, la gangue se fissurer, et laisser pénétrer peu à peu un mince rai de lumière qui ne demande qu’à grandir.
Grande chanson de rock fumant, Not ready yet touche aussi particulièrement par le texte sans faux-semblant de Mark Oliver Everett, cette confession très directe faisant état de ce qu’on appellerait sans doute aujourd’hui un problème de santé mentale : There’s a world outside / And I know ’cause I’ve heard talk / In my sweetest dream / I would go out for a walk / But I don’t think I’m ready yet / Not feeling up to it now. Au final, Not ready yet condense comme les meilleurs morceaux de rock, la colère et l’insatisfaction, une forme d’énergie à la fois brute et sophistiquée, un mélange de rudesse et de fragilité qui fait tout le sel du songwriting de Eels. On retrouvera très probablement le groupe dans cette rubrique.



