Lights out par Broadcast, sur l’album Work and non work (1997, Warp)
Formé en 1995 autour de la chanteuse Trish Keenan et du bassiste James Cargill, ce quintet de Birmingham se fit d’abord remarquer grâce à plusieurs singles et EP publiés sur différents labels underground, avant d’être repéré par le prestigieux label Warp, maison-mère de nombre de figures des musiques électro. Face à l’épatante cohérence de ces morceaux disséminés de-ci de-là, Warp décida de les compiler sur ce qui apparaîtra pour beaucoup comme le premier album de Broadcast, moi compris. Ce fût donc par ce Work and non work que j’eus le bonheur de découvrir ce groupe dont chaque nouvelle écoute me fait me demander pourquoi je ne l’écoute pas plus souvent.
Derrière la voix aussi blanche que touchante de Trish Keenan, les chansons rassemblées sur cette compilation révèlent une personnalité bien affirmée, le groupe affichant une identité stylistique aussi originale que fascinante. Féru de pop sixties et de sonorités futuristes, Broadcast évoque tout aussi bien ici des Young Marble Giants en croisière intergalactique qu’un Stereolab minimaliste, les pieds résolument ancrés dans son époque, le cœur et le cerveau regardant loin dans l’espace. Parmi les morceaux remarquables de ce premier effort discographique, je retiendrai tout spécialement ce Lights out rêveur et solitaire qui vient clore de la plus belle des façons les 36 minutes de Work and non work.
Avec ses tonalités trip-hop, Lights out m’a souvent évoqué la mélancolie poisseuse de Portishead. Trish Keenan est cependant une interprète bien différente de Beth Gibbons, privilégiant l’intériorité et une forme de raideur impavide à l’expressivité dramatique de sa formidable consœur. Comme pas mal de morceaux de Broadcast, Lights out est une chanson qui tournoie, satellite solitaire perdu sur une orbite lointaine. Une rythmique indolente toupille tandis que de drôles de parasites électroniques viennent légèrement perturber l’ensemble, grésillements et blips aquatiques qui font douter de l’origine terrestre de ce que l’on entend. Une mélodie synthétique apporte une touche de mélancolie rêveuse. Et la voix unique de Trish Keenan, dont la fausse tranquillité évoque autant l’abandon que l’indifférence résignée, apparaît comme l’ingrédient supplémentaire qui vient encore rehausser la beauté de l’ensemble.
Les paroles de Lights out paraissent comme des instantanés d’une vie figée, autant de souvenirs sépia dont la vitalité semble s’être étiolée. Il est question d’un frère ramenant d’Espagne une guitare pour sa sœur, de posters autrefois choisis avec excitation devenus de mornes éléments d’un décor déjà trop vu (I remember your excitement / Choosing pictures for your wall / And now you’ve seen them oh, so often / You hardly see them anymore). Au final, Trish Keenan nous indique qu’il ne reste plus qu’à éteindre les lumières en partant et à regarder le monde se vider : Turn the lights out when you’re leaving, I want to watch the car park empty. Le rideau est tiré, et cette drôle de mélodie n’en finit plus de tourner dans nos têtes.
Work and non work marque la première pierre d’une formidable discographie, dont la richesse et l’inventivité embelliront surtout la décennie suivante. Il marque surtout la naissance d’un groupe ami, dont on regrette amèrement la disparition suite au décès tragique de Trish Keenan en 2011.


