35/250. Tom Courtenay (acoustic version)

Tom Courtenay (acoustic version) par Yo La Tengo, sur l’EP Camp Yo La Tengo (1995, Matador)

La musique est très souvent une affaire de reprise. On reprend le morceau de quelqu’un d’autre par hommage ou sur commande, par jeu ou pour s’exercer. On le retravaille, on le fait sien ou bien on essaie au contraire de lui rester fidèle, on prend des libertés ou on reste prudemment dans le cadre. Certains artistes aussi passent une partie de leur temps à se reprendre eux-mêmes, à retravailler des bouts de mélodies, à les réutiliser, les enrichir ou les épurer, tournant autour du même motif pour parvenir à un aboutissement ou pour tracer des pistes où d’autres qu’eux pourraient s’engouffrer. Au fil de sa considérable discographie, Yo La Tengo a confirmé qu’il était sans conteste un groupe de reprises. Grand fan de rock et de pop-culture, le combo n’a cessé d’aller revisiter le répertoire des autres, semant au fil des années plusieurs disques de reprises qu’on recommandera plus que chaudement (cf. Fakebook par exemple). Yo La Tengo a également fréquemment pris un malin plaisir à aller piocher dans son propre répertoire pour proposer de nouvelles versions de lui-même, en un mot se réinventer.

Il existe donc une première version de Tom Courtenay paru originellement sur l’album Electr-o-pura sorti au printemps 1995. Il s’agit d’un excellent morceau de pop-rock saturé, sous haut voltage, mêlant comme souvent chez le groupe d’Hoboken fluidité mélodique, goût pour les gimmicks pop et appétence pour les torrents électriques. Ira Kaplan – le garçon – est au chant. La chanson est de très agréable facture mais la version acoustique, placée en deuxième position sur le 4 titres Camp Yo La Tengo paru quelques mois après Electr-o-pura, plane à un tout autre niveau. Les feux d’artifice flamboyants de l’original cèdent la place à une fabuleuse cavalcade acoustique digne des Feelies de The good earth, comme si le groupe avait quitté la ville un instant pour aller courir dans les prairies herbeuses. Le chant de Georgia Hubley a pris la place de celui d’Ira Kaplan, et coule au milieu de cette mélodie chatoyante tel un ruisseau nourricier. On pourrait sans peine imaginer le volètement des papillons, les taches jaunes et bleues des fleurs de printemps, la fraîcheur de l’air fouettant les joues et rosissant les teints. Tom Courtenay, dans sa version acoustique, est un morceau de sève et de soleil pâle, à la chaleur discrète, qui viendrait réconforter après la noirceur de la nuit. Le voile qui recouvre la voix de Georgia Hubley révèle quelque chose d’une rêverie mélancolique, tandis que la cavalcade métronomique de la rythmique suggère le souffle court et le cœur battant.

Du point de vue des paroles, difficile de savoir précisément de quoi il est question, le groupe préférant les associations d’images évocatrices à une narration explicite. La chanson multiplie les références à plusieurs figures du cinéma britannique des années 1960, de Julie Christie à Eleanor Bron (I spent so much time dreaming about Eleanor Bron) qu’on retrouve notamment dans le film Help! des Beatles. La protagoniste de la chanson semble vivre sa vie à travers ces films, évoquant le film Billy Liar de John Schlesinger qui rassemblait Julie Christie (la chanson s’ouvre sur Julie Christie, the rumors were true) et Tom Courtenay, l’acteur qui donne son titre au morceau sans que jamais son nom ne soit prononcé. Vraisemblablement, la protagoniste cherche quelque chose comme une échappatoire dans ces images : So I’m looking for a lucky charm / With a needle hanging in its arm. Est-ce que l’aiguille signifie que le personnage est une junkie ? Est-ce qu’elle est à l’hôpital placée sous perfusion ? Les interprétations sont ouvertes mais ces images ajoutent une ombre à ce morceau scintillant, un courant d’air frais qui nous fait brusquement frissonner.

La musique est souvent une affaire d’amitié(s). C’est un ami cher qui m’a fait découvrir ce morceau, qu’il passait sur l’autoradio à cassette lors de nos trajets dans sa voiture (je n’avais pas le permis) entre notre ville d’étude et la ville où habitaient nos parents. Nous partagions une passion commune pour la musique, enfin pour l’écoute de cette musique, et à cette époque sans Internet, il était plus difficile pour des jeunes gens plutôt désargentés d’assouvir leur faim de nouveautés, de pouvoir écouter tous ces artistes dont parlait la presse musicale. Nous nous partagions l’écoute des émissions de Bernard Lenoir et chacun repérait des titres dont nous discutions ensuite et que nous appréciions en commun. Il m’a fallu des années avant de retrouver déjà le titre du morceau et ensuite cette version acoustique de Tom Courtenay. Enrichie par ces souvenirs, la chanson y acquiert une dimension affective qui vient ajouter à l’amour vrai que je lui porte.

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