Elle fût bien compliquée à établir cette sélection, bien plus que pour d’autres millésimes. J’ai eu beaucoup de mal à choisir les dix albums la composant, laissant à la porte nombre d’autres albums fort recommandables, de Leonard Cohen à Mac DeMarco en passant par Real Estate. J’ai eu aussi beaucoup de peine à établir un classement, ce qui en soi n’est pas très grave mais c’est la contrainte que je me suis imposé donc j’aime autant essayer de m’y tenir. Concrètement, l’ordre des six premiers disques de ce florilège n’a cessé de changer et les différentes réécoutes auront incessamment brouillé mes choix, chaque album étant tour à tour ré-estimé ou dévalué. Perpétuel indécis, j’ai fini par d’une part trouver le temps de mettre mes pensées au clair et surtout à me résoudre à n’y voir aucun caractère de gravité pour finalement trancher à propos d’une sélection et d’un ordre qui vaudront pour aujourd’hui. Cette sélection laisse une place plus importante que d’habitude aux artistes français – masculins – qui monopolisent 40% de ce top 10, soit une proportion identique à celle des artistes nord-américains. Les Anglais complètent un paysage qu’on pourra regretter – comme souvent – trop masculin, deux artistes féminines seulement parvenant à se frayer une place ici, même si une des deux arrive au sommet. On remarquera aussi que les groupes se font rares, reflétant une tendance générale du paysage pop-rock contemporain, d’autant que Metronomy, Sun Kil Moon ou Avi Buffalo sont des émanations de leader autocrate. Mais foin de bavardages, passons aux choses sérieuses, en espérant pouvoir faire découvrir ou redécouvrir quelques-uns de ces albums à quelques lecteurs et lectrices. Libre à vous aussi de commenter si vous le souhaitez. Cliquez sur le titre pour écouter un extrait.
Neuvième album du Brestois, Ici-bas, ici même est sans doute l’un des plus touchants de sa discographie. La cinquantaine en vue, Miossec délivre une suite de morceaux mélancoliques et dépouillés, exécutés avec une économie de moyens remarquable. Le Breton continue d’y raconter les petites morts et la soif de vivre, avec une maturité jamais sage, une drôle de façon de prendre de la hauteur sans jamais pontifier. Face au temps qui file, Miossec continue d’avancer avec sa pudeur, son humour et sa croyance en la beauré. On aimerait faire de même.
Déjà autrice d’un premier album remarqué, après avoir été membre des légendaires Slits durant leur reformation au milieu des années 2000, la Britannique Hollie Cook signait ici un disque puissamment addictif, dont les mélodies aussi sensuelles que groovy collent au corps et au coeur (comme dirait l’autre). Naviguant quelque part entre reggae, dub et pop sixties, ces chansons souples et suaves charrient hédonisme et mélancolie, et mêlent avec bonheur rythmes tropicaux et envolées orchestrales, mélodies sucrées et langueurs humides.
Déjà remarqué, notamment pour son très réussi Rio Baril, Florent Marchet passait un cap supplémentaire avec ce cinquième album aussi ambitieux que remarquable. Concept-album futuriste, Bambi galaxy se déroule tel une odyssée cosmique angoissée, entre dérives sectaires, apocalypse climatique et exode spatial. Entre pop synthétique et variété psychédélique, Florent Marchet nous embarque dans un récit audacieux teintée d’influences houellebecquiennes, matière en expansion qui laisse loin derrière elle les formats standards de la chanson.
Quatrième album d’un quadra hirsute aux faux airs de bûcheron, Madman constitue une preuve supplémentaire que l’habit ne fait pas le moine. Sous ses allures rugueuses et sa légende d’homme des bois, Sean Rowe livrait ici un disque proprement somptueux, taillé dans l’hiver et dans la nuit. Entre ballades folk à tomber et embardées soul ou funky, Madman est un disque polychrome, exposant sous une lumière étoilée un camaïeu de gris, d’ocre et de charbon. La voix de baryton du bonhomme ajoute un petit truc en plus, la touche de whisky fort pour rehausser l’ensemble.
Le prolifique Mark Kozelek, célébré comme tête pensante des Red House Painters durant les années 1990, se réinventait (plus ou moins) sous l’identité de Sun Kil Moon à partir de 2003. Avec Benji, le bonhomme creusait le sillon de chansons floutant en permanence les frontières entre l’autobiographie sans fard et la reconstruction artistique. Majoritairement composé de ballades acoustiques hypnotiques sur lesquelles Kozelek aborde différents pans de son existence, traversé de part en part par les fantômes des morts qu’il a croisés et de ses propres insuffisances, Benji est un disque bouleversant, à la beauté aussi trouble qu’inconfortable, dont la noirceur dégage d’impressionnants rais de splendeur lumineuse.
Avec Love letters, le groupe de Joseph Mount confirmait la réussite éclatante de son précédent The English riviera. Metronomy concilie efficacité pop et recherches sonores, délivrant une musique en mouvement perpétuel, même dans les à-plats à la douceur mélancolique des merveilleux The upsetter ou The most immaculate haircut. Dansante et entraînante souvent, tendre et mélancolique parfois, Love letters est une nouvelle réussite du groupe originaire du Devon.
Accompagné avec brio par l’ensemble du Delano Orchestra, Jean-Louis Murat démontrait une créativité et une inventivité intactes pour son vingtième album studio. En vingt titres et plus d’une heure trente de musique, l’Auvergnat continuait de tremper sa poésie unique dans un mélange roboratif de blues, de rock et de folk. On entendra ici quelques-uns des titres les plus impressionnants du bonhomme, de la dérive cahoteuse de Dans la direction du Crest à la lenteur irradiée de Mujade ribe et on ne pourra que constater à quel point il nous manque.
Après un premier album plus que prometteur, les Californiens d’Avi Buffalo parvenaient à monter la barre encore plus haut avec ce deuxième opus magistral. En dix chansons hors classe, le groupe déroule une pop luxuriante, dont les mélodies en torrent charrient un psychédélisme lumineux sous un torrent orchestral. La lumière ne va pas sans l’ombre et ces morceaux somptueux paraissent trempées dans un inconfort permanent, une intranquillité sous-jacente qui exsude par tous les pores de cette musique grandiose.
Avec ce deuxième album, le Messin Alexandre Longo, caché derrière son vilain casque et son pseudonyme de Cascadeur, réussissait un impressionnant tour de force. Accompagné d’un panel d’invités choisis avec soin (de Stuart Staples des Tindersticks au cornettiste Médéric Collignon, en passant par l’immense Christophe en personne), Cascadeur nous emporte dans une odyssée onirique vibrante, jouée comme en apesanteur, loin de la gravité terrestre. En état de grâce, et malgré quelques longueurs, Ghost surfer est un torrent cosmique, symphonie pop haut de gamme débordante bluffante de maîtrise et de sensibilité.
Avec son quatrième album, la native du New Jersey atteint une forme de zénith d’une aventure discographique qui l’aura vue gagner à chaque disque en consistance et en ampleur, sans jamais perdre l’intensité qui la caractérise. Are we there continue d’explorer les tourments du coeur et des relations humaines, mais enrichit son folk-rock brûlant de couleurs nouvelles, d’arrangements différents (cuivres, piano ou textures synthétiques). L’intensité rouge sang des précédents albums cèdent la place à une palette plus riche, entre gris bleu et soleil orangé, dévoilant au grand jour une songwriter en majesté.