Loser par Beck, sur l’album Mellow gold (1994, Geffen)
Alors qu’il écume les bars, festivals de rue et scènes ouvertes de Los Angeles depuis des mois, tout en gagnant sa (maigre) pitance en alignant les petits boulots, le jeune Beck Hansen est repéré par Rob Schnapf et Tom Rothrock, producteurs et fondateurs du label indépendant Bong Load Records. Ce dernier le présente à Carl Stephenson, autre producteur underground plutôt versé dans le hip-hop, qui l’aide à enregistrer dans sa cuisine un drôle de morceau, mêlant sample de Dr John, guitare slide tournicotant en spirale et rap bancal aux paroles sans queue ni tête. Au milieu du morceau figure un refrain aussi bilingue qu’entêtant : Soy un perdidor, I’m a loser baby, so why don’t you kill me. Nous sommes en 1991 et Beck passe vite à autre chose. L’enregistrement prend quelque temps la poussière sur les étagères du label Bong Load Records et Loser sort finalement en single en 1993, avec une distribution minimale. La mayonnaise finit par prendre auprès des radios universitaires et progressivement, la chanson devient virale avec les moyens de l’époque au point de déborder largement les sphères de l’underground pour toucher un bien plus large public. A une époque où chaque maison de disques craint de rater le futur Nirvana, notre petit blond californien se retrouve assailli de propositions qu’il considère avec un œil aussi méfiant que goguenard. Ce sera finalement Geffen qui remportera la mise, autorisant Beck à continuer d’enregistrer quand bon lui semble pour d’autres labels underground de son choix.
Voilà l’histoire en deux mots, d’autres l’ont racontée avant et mieux que moi (ici par exemple) mais celle-ci ne dit rien de Loser et de ce qu’il représente. Je ne vais pas vous mentir : je ne me souviens pas de la première fois où j’ai entendu ce morceau. Peut-être à la radio, peut-être dans une des boîtes rock que je fréquentais dans mes soirées étudiantes fauchées entre Rhône et Saône. Je me souviens simplement que je n’avais jamais rien entendu de tel. Avec Loser, je découvrais le bonheur de la collision, la beauté du bancal, un hymne pour ceux qui ne voulaient (ou ne pouvaient) pas tourner tout à fait rond. Je découvrais le blues et la guitare slide, je m’ouvrais davantage aux sonorités hip-hop (il fallait quand même qu’elles proviennent d’un blanc-bec bien blanc estampillé indie-rock) et je dodelinais la tête à chaque écoute, retourné comme une toupie par cette chanson ornithorynque (un bec de canard, une queue de castor, seul mammifère à pondre des œufs).
Trente ans après, le morceau me fait toujours son grand effet et je ne sais pas vraiment ce que j’en aime le plus. Est-ce le motif infernal de guitare slide avec ce léger temps suspendu sur lequel on essayait de se caler au plus juste ? Est-ce ce sitar tourbillonnant qui enfume le morceau tout du long ? Ces couplets abracadabrants qu’on recréait avec notre mauvais anglais pour leur donner un sens aussi absurde que l’original ? Ce phrasé hip-hop asséné avec une forme d’insouciance punk ? Cette rythmique entêtante ? Ce refrain qu’on reprenait en chœur quand on croyait que le garçon chantait So you open the door au lieu de Soy un perdidor ? Loser est un morceau qui a du jeu, comme un mécanisme voilé, un engrenage un peu faussé, un rouage qui grincerait et qui dévierait sans cesse de la bonne trajectoire. Loser sonnait parfaitement aux oreilles de qui souhaitait simplement ne pas marcher droit, sans vouloir forcément faire dérailler la marche du monde.
Avec sa démarche boiteuse, Loser allait devenir une forme d’étendard générationnel, rencontrant les aspirations d’une jeunesse guère emballée à l’idée de rentrer dans le rang et de rejoindre la cohorte des winners en costume-cravate qu’une décennie de républicanisme friqué offrait en modèle d’accomplissement. A côté de Pavement ou de Lou Barlow (avec ses Winning losers et autre Original losing losers), Beck fût promu figure de proue du mouvement slacker, ces « branleurs » censés opposer leur paresse aux rigidités affairées de l’ordre du monde. On s’y retrouvait, bien sûr, dans cette façon de se tenir un peu à côté, de rentrer dans la vie comme dans une eau trop froide, un orteil après l’autre. Ce n’est pas qu’on ne voulait rien faire, mais on ne savait pas trop quoi faire. Beck refusera en tout cas très vite cette assignation, lui le bosseur ambitieux obligé longtemps de multiplier les petits boulots pour survivre ne goûtera guère d’être associé à un idéal de vie naviguant entre cannabis et canapé. On s’apercevra plus tard que notre icône cool de ces années-là ne souhaitait rien avoir à faire du côté des perdants.
Une récente réécoute de la prolifique production du garçon dans ces années-là m’a rappelé à quel point sa musique a pu compter, tant tout ce que touchait ce touche-à-tout semblait briller d’un éclat plus vif. Je garde en mémoire une prestation fantastique au Transbordeur, concert scindé en deux parties pendant lequel on pouvait voir ce gringalet d’une vingtaine d’années enflammer tout une foule en jouant seul en scène des musiques sorties tout droit des années 1930, blues, country ou folk. Placé fort opportunément en ouverture d’un Mellow gold qui demeure un vrai classique déglingué, Loser est sans doute un titre incontournable pour tout fan d’indie-rock de ces années-là. Il l’est à mes yeux, mais Beck avait bien d’autres cartes dans sa manche à l’époque. On en reparlera.



