Protein drink / Sewing machine par Brute, sur l’album Nine high a pallet (1995, Capricorn)
Les premiers enregistrements de Vic Chesnutt parus au début des années 90, aussi dépouillés qu’acrimonieux, pouvaient laisser penser qu’on avait affaire à un artiste farouche et autarcique, aux abords trop peu amènes pour s’engager dans des aventures collectives. Le chef-d’œuvre Is the actor happy ? (1995) démontrait déjà que la nudité pleine d’échardes de ses premiers opus devait bien plus à leurs conditions matérielles de production qu’à une exigence d’autosuffisance. Sur ce disque sublime, dont il a déjà été moult fois question dans ces colonnes, Chesnutt prouvait que son indépendance et sa forte personnalité n’excluaient en rien le goût du partage et des collaborations. Quelques semaines après la sortie de l’album précité, le bonhomme enfonçait le clou en se coulant au sein d’un groupe aussi intrigant qu’épatant, Brute.
Fruit de deux jours de sessions avec le groupe Widespread Panic, concitoyens comme lui de la ville d’Athens, – et dont j’ignore toujours à peu près tout, honte à moi – Nine high a pallet permet à Vic Chesnutt de présenter un profil plus électrique, en un mot plus rock’n’roll que ce qu’il avait donné à entendre jusque là. Et c’est peu dire que notre homme semble prendre un plaisir perceptible à se fondre dans le collectif et à se laisser porter par une énergie différente, plus « brute » et plus impétueuse.
Au cœur de ce disque plus que recommandable, le groupe atteint une forme d’acmé avec ce tempétueux diptyque au titre étrange : Protein drink / Sewing machine. Sur ce morceau de plus de neuf minutes, c’est comme si Chesnutt voulait se couler dans les pas de Neil Young, influence majeure du songwriter d’Athens. Lui et ses camarades de jeu se lancent ainsi à corps perdu dans une cavalcade furieuse, rougeoyante d’électricité furibarde, faisant la course avec les chevauchées les plus incendiaires du Crazy Horse (le groupe, pas le cabaret). Malgré sa structure de diptyque, la chanson ne se rompt pas en son milieu, mais se transforme peu à peu au fur et à mesure que le groupe fait souffler un vent de guitares écumantes dans les oreilles ravies de l’auditeur. Au fil de ces neuf minutes, et surtout à partir de 3’20 environ, la chanson dévale à bride abattue, dégageant un nuage de poussière fumante tandis que le sol trépide sous nos pieds. Le groupe a l’intelligence de placer une série de pauses suspendues, comme si la horde sauvage avait besoin de reprendre son souffle, avant de repartir de plus belle dans sa folle épopée. Chesnutt semble se tenir en plein dans l’œil du cyclone, et on peut facilement l’imaginer un sourire aux lèvres à regarder tournoyer autour de lui la force de l’ouragan.
Porté par l’énergie folle – et assez jouissive il faut le dire – du morceau, je ne me suis longtemps pas beaucoup intéressé aux paroles, me contentant de glaner ici et là quelques phrases éparses. A y regarder de plus près, Protein drink / Sewing machine s’apparente à un exercice assez brillant de poésie descriptive, comme si le protagoniste rassemblait une série d’images mentales liées à son enfance. Je me demande même si la chanson n’évoque pas une forme de trip aux champis (mushroom so very very nasty in my mouth) au cours duquel Chesnutt – ou son personnage – se remémorerait des images de son enfance : Mama ordered us some catalogue jeans / She made the cuffs on the sewing machine… I wanna be a vampire for the Halloween / Mama made my cape on the sewing machine. Bref, la chanson laisse ouvert le champ des interprétations, et c’est très bien ainsi. Elle constitue surtout un formidable morceau de rock, aux guitares évoquant aussi bien Neil Young que Richard Thompson, deux maîtres ès soli torrentiels. Et elle vous donnera à comprendre pourquoi j’aimais autant Vic Chesnutt dans ces années-là, et combien je le regrette encore.



