1 année, 10 albums : 2012

Difficile de conserver plusieurs fers aux feux, mais permettez-moi de délaisser un instant les années 1990 pour poursuivre mes sélections annuelles et reprendre à 2012, là où je les avais laissées. Si 2012 fût d’abord marquée par la naissance de ma fille, elle s’avère avec le recul une année musicale de fort belle teneur. Une bonne demie-douzaine d’albums auraient pu prétendre à un strapontin dans cette sélection (DIIV, Bobby Womack, Grizzly Bear ou Neil Halstead par exemple), et j’ai beaucoup hésité avant de m’arrêter sur ces dix disques-là. Au final, je me rends compte que ma sélection ressemble beaucoup par sa structure à celle de l’année 2011. Les États-Unis se taillent la part du lion avec la moitié des nominations, mais la chanson d’ici parvient à gratter 4 places, qu’elle soit en français ou en anglais, produite par des valeurs sûres (Dominique A ou Mathieu Boogaerts) comme par des talents émergents (Concrete Knives ou Lescop). L’Angleterre est loin du compte, seul l’Écossais Paul Buchanan parvenant à se glisser dans cette sélection avec un disque aussi hors des modes qu’hors du temps. En termes de genre, les artistes féminines mènent la moitié de la troupe, le plus souvent en figures de proue de collectifs (Beth Cosentino chez Best Coast, Brittany Howard avec Alabama Shakes ou Victoria Legrand chez Beach House) plutôt qu’en mode solo, Sharon Van Etten étant l’exception qui confirme la règle. On retrouve pas mal de premiers albums aussi, pour une sélection au final assez diversifiée, dans le registre pop-rock s’entend, et qui me paraît de plus en plus déconnectée des sonorités dites « du moment ». Libre à vous de réagir, d’approuver ou de proposer la vôtre, en espérant peut-être vous faire découvrir des choses. Vous pouvez écouter un extrait en cliquant sur le titre de chaque album.

J’admets volontiers qu’il existe des disques plus aboutis musicalement, mais la pop-punk ensoleillée du groupe de Beth Cosentino s’y entend comme pas deux pour chiffonner délicatement mon petit coeur fragile. Sous ces mélodies radieuses, on éprouve le sentiment d’assister à quelque chose comme un passage à l’âge adulte et les chansons des Californiens finissent par ressembler aux pages froissées d’un vieux journal intime, diablement touchantes et d’une efficacité redoutable.
Ex-chanteur du groupe Asyl, le Rochelais Lescop réussissait de remarquables débuts, ressuscitant la cold-wave avec suffisamment de talent pour éviter d’apparaître comme simple moine copiste. Tranchantes et sombres, dansantes et hypnotiques, les chansons de ce premier album addictif évoquent aussi bien Taxi Girl que la froide intranquillité du post-punk, portant haut une forme de gravité aussi élégante qu’arrogante.
Chaud-froid assumé par rapport à Lescop, ce sixième album de Mathieu Boogaerts brille par son mélange malin de souplesse mélodique et de finesse mélancolique. Sous leurs airs doux-amers, les chansons de Boogaerts affichent une légèreté à la profondeur subtile, les grimaces n’étant jamais cachées loin sous les sourires. Cette pop joliment oblique nous rappelle au final sans cesse le doux plaisir de ne pas marcher droit.
Après Best Coast, un autre groupe californien faisait rutiler en 2012 une collection de chansons aussi classieuses que radieuses. Frayant sans vergogne dans les eaux d’un certain rock 60’s, entre psychédélisme, rock West Coast et surf-rock, le quatuor livre une musique tourbillonnante, portée par le vent du large et qui sent bon le sable et les embruns. Au fil des années, rien n’a semblé altérer la fraîcheur et le charme bronzé de ce premier album épatant.
Sur ce premier album brûlant, les Alabama Shakes tracent une ligne directe entre soul et rock’n’roll, s’appropriant avec brio toutes les nuances d’une palette vintage d’une permanente actualité. Portées par la présence tonitruante de la chanteuse Brittany Howard, ces chansons alternent le fouet et la soie, les rugissements et les mots doux, avec une acuité constante tout du long de l’album. Les doigts dans la prise et le coeur sur la main, Alabama Shakes provoquent de réjouissantes secousses.
Normands signés sur le prestigieux label Bella Union, les Concrete Knives livraient avec ce disque épatant un condensé de chansons enthousiastes et bravaches. Mêlant l’insouciance et la puissance, le groupe évoque aussi bien Arcade Fire que Vampire Weekend, entre innocence enfantine et goût pour les détonations. De cette joyeuse sarabande, on ressort décoiffé et le sourire aux lèvres, sifflotant le jour durant ces mélodies crampons aussi lumineuses qu’entraînantes.
Avec ce disque aussi inconfortable qu’impressionnant, la native du New Jersey imposait définitivement une voix aussi puissante que vibrante. Composées dans une période chaotique de la vie de la chanteuse, entre rupture amoureuse compliquée et difficultés matérielles, Tramp transfigure le tumulte en un folk-rock ombrageux et abrasif, laissant paraître ça et là l’influence d’une PJ Harvey ou de la moins connue Lauren Hoffman. Le résultat s’avère proprement saisissant, à déconseiller cependant aux âmes sensibles et à celles et ceux qui cherchent un moment de feel good music.
Ayant laissé derrière lui – sans bruit, évidemment – son Blue Nile, Paul Buchanan revenait en majesté, avec ce disque semblant œuvrer à chaque note à son propre effacement. D’une beauté nue sans égale, ces chansons essentiellement en mode piano-voix s’emploient à sculpter le silence et à laisser filtrer entre chaque touche un peu de la lumière du jour, comme pour en tirer la quintessence. Un chef-d’oeuvre de plus dans l’impeccable carrière de l’Ecossais.
Neuvième album solo de Dominique A, Vers les lueurs représente à coup sûr un sommet supplémentaire dans la formidable discographie du bonhomme. En formation rock et accompagné d’un quintet à vent omniprésent, Dominique A atteint une impressionnante profondeur de champ et quelque chose d’une perfection poétique bluffante. Chaque écoute finit par asseoir ce disque comme un monument malléable, dont les lignes majestueuses se révèlent suffisamment souples pour laisser entrer autant de puissance que de fragilité.
Après un Teen dream déjà exceptionnel, le groupe de Baltimore atteint ici une sorte de zénith créatif, comme si tout ce qui avait précédé ce disque devait forcément déboucher sur cet aboutissement. Dense et hypnotique, fiévreux et maîtrisé, puissant et lumineux, Bloom représente l’acmé d’un groupe au sommet de son art, où chaque chanson semble donner lieu à une efflorescence somptueuse générant sous nos yeux les plus fabuleux paysages. On n’a pas fini d’y revenir.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *