31/250. Paper bag

Paper bag par Fiona Apple, sur l’album When the pawn… (1999, Sony)

Si son premier album, Tidal, paru en 1996, révélait déjà une maturité stupéfiante, c’est à mon sens avec son deuxième opus, When the pawn hits the conflict… que la jeune femme affirmait une personnalité et une inventivité hors normes. Vibrant et batailleur, ce deuxième album demeure peut-être encore aujourd’hui mon préférée de la New-yorkaise de naissance. Sur ce disque épatant de constance, aussi sensible que bagarreur, Paper bag resplendit d’un éclat encore particulier, ballade faussement calme bouillonnante d’espoirs et de désirs.

Le morceau déploie sa nonchalance classieuse sur un air de ragtime, mené par le piano de la musicienne autant que par une rythmique impeccable, aussi discrète que nécessaire. Paper bag s’enrichit progressivement d’une orchestration taillée dans les velours du music-hall, et dont le souffle raffiné transporte la chanson sur un somptueux coussin d’air. Au milieu de cette instrumentation aussi élégante que maîtrisée, parfaitement sertie dans la production de Jon Brion, on ne manquera pas de souligner le charme fou des cuivres de Don Sweeney, dont la mélancolie joyeuse rehausse encore la beauté du tableau. Cerise sur le gâteau, Fiona Apple délivre une interprétation d’une épatante liberté, se promenant en funambule de note en note pour exprimer tour à tour l’espérance et la désillusion, l’impatience et la détermination.

Paper bag confirme aussi les talents d’autrice de la jeune femme d’alors 22 ans, avec un texte d’une poésie peu commune dans l’univers de la pop. Chanson sur les désirs et ce qui les entrave, Paper bag peut s’entendre aussi bien comme un énième constat des incertitudes et complications des rapports amoureux qu’une observation plus vaste sur les espoirs et les désillusions, les choses qui s’évanouissent quand on croyait les saisir : But then the dove of hope began its downward slope / And I believed for a moment that my chances were / Approaching to be grabbed, but as it came down near, so did a weary tear / I thought it was a bird, but it was just a paper bag.

Sous ses airs plus apaisés par rapport aux autres titres de l’album, Paper bag expose bien des remous sous sa surface très chic. Je suis ainsi longtemps passé à côté de certaines allusions, notamment ce Hunger hurts but starving works when it costs too much to love, référence aux troubles alimentaires qui affectèrent Apple. Bon nombre de ses fans auront bien compris de quoi il retournait. Ailleurs, la jeune femme fait montre d’une plume vacharde pour expédier un amoureux décevant : He said it’s all in your head / And I said so’s everything, but he didn’t get it / I thought he was a man, but he was just a little boy.

Bref, comme nombre de grandes chansons pop, Paper bag mêle avec bonheur le sucre et l’amertume, habille ses frustrations sous la brillance de ses arrangements, et se révèle aussi riche sur la forme que sur le fond. Une réussite totale pour une artiste qui continue de faire vivre son originalité et sa créativité depuis.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *