30/250. My morning parade

My morning parade par Eric Matthews, sur l’album The lateness of the hour (1997, Sub Pop)

Dans l’univers des musiques populaires, comme dans l’art en général, les amours sont souvent compliquées. Amours déçues, amours non réciproques, amours amères, amours perdues, les chansons ont exploré en long et en large la gamme des peines de cœur. Plus spécifiquement, les chansons d’amour tendent à se concentrer sur les débuts et les fins des histoires, de l’euphorie des premiers émois à la dépression de la séparation. Les chansons qui célèbrent le bonheur de l’amour établi, sans se sentir obligées de chausser une paire de lunettes roses, ne sont pas si fréquentes. Raison de plus pour célébrer ici la grandeur du My morning parade d’Eric Matthews.

Au milieu des années 1990, seul ou accompagné du génial Richard Davies (sous le nom de Cardinal), déjà mentionné dans cette sélection, ce Californien aux allures de dandy a offert à nos oreilles ébaubies une merveille de pop orchestrale, ambitieuse et lumineuse à souhait. Je recommanderai ainsi toujours chaudement l’écoute des deux albums solos enregistrés à l’époque par le bonhomme, It’s heavy in here et The lateness of the hour, parus étonnamment chez Sub Pop, ancienne vitrine de l’explosion grunge du début de la décennie. My morning parade figure donc sur son deuxième album, chef-d’œuvre de distinction baignant dans une lumière diaprée du meilleur ton.

My morning parade n’est sans doute pas le morceau le plus représentatif des penchants orchestraux du bonhomme. Celui-ci use ici d’une instrumentation très classiquement pop-rock, centrée sur le combo guitare-basse-batterie, seulement rehaussée – et de quelle manière ! – d’une merveille de trompette bleu nuit d’obédience bacharachienne et de quelques notes d’autoharpe. Ce qui distingue la chanson d’Eric Matthews du tout-venant, c’est cette façon de combiner la clarté et l’élévation, l’évidence mélodique et une forme de sérénité légèrement mystérieuse, qui tient peut-être au drôle de voile qui recouvre la voix de Matthews. Notre interprète semble aussi confiant dans la force du lien construit qu’étonné par celle-ci. L’inquiétude n’a pas disparu (there’s more worry than cheer) et les larmes mentionnées laissent à penser que la relation dépeinte n’est pas un long fleuve tranquille, mais elle apparaît suffisamment ancrée au sol pour résister à tout (we’ve never fell over – nous ne sommes jamais tombés). My morning parade trace ainsi comme une ligne droite, étoile filante traversant les cieux de sa beauté résolue. Eric Matthews démontre que l’intensité des sentiments peut accompagner les amours qui durent (We come upon ten years / Our holding’s the same) et ces guitares qui irradient tout en souplesse illustrent à merveille la ferveur qui bat sous ces airs distingués. Le solo qui embrase l’atmosphère aux alentours de deux minutes constitue ainsi un grand moment d’élégance électrique, aussi vibrante que lumineuse. Et l’auditeur se dit que peut-être, contrairement à ce que chantait Brassens, l’amour heureux existe bien. La chanson se termine par un doux fade out, points de suspension délicats à une histoire qu’on souhaite voir durer encore et encore. L’émotion procurée demeure indélébile.

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