29/250. Grace

Grace par Jeff Buckley, sur l’album Grace (1994, Columbia)

Jeff Buckley - Grace

J’évacuerai d’abord, comme il se doit, les traditionnels vœux de nouvelle année, en souhaitant à mes quelques lecteurs et lectrices, fidèles ou non, un millésime 2026 rempli de belles choses, meilleures en tout cas que cette actualité cauchemardesque qui se dévide sous nos yeux jour après jour. Pour commencer l’année, offrons-nous un instant de grâce donc, quelques minutes en lévitation que la magie de la musique enregistrée permet de répéter à volonté, et ce depuis plus de trente ans.

Comme je l’écrivais ici en 2017, Grace n’est pas un disque comme les autres à bien des égards. Vous me permettrez donc la facilité de recourir à l’auto-citation plutôt qu’à l’auto-plagiat :

Grace, ce sont mes vingt ans, la bande-son d’une entrée progressive dans l’âge adulte (est-elle vraiment terminée ?), la musique qui accompagna (avec quelques autres) mes premières années d’étudiant et la découverte d’une forme d’indépendance avec l’éloignement (pas très grand il est vrai mais quand même) du cocon familial, indépendance peuplée de rêves, de peurs et de désirs. Grace, ce fut la découverte d’une musique « pas comme les autres », l’un des disques qui me fit franchir le seuil d’un univers différent, une des mèches qui alluma une flamme que j’espère voir brûler jusqu’à ma mort. Grace, c’est encore un réservoir inépuisable de sensations fortes, un coup d’éclat flamboyant et aérien, un éclair de liberté et la démonstration brillante que l’intensité et la nuance peuvent aller ensemble et se renforcer mutuellement. Bref, Grace est un très grand disque mais aussi un disque madeleine, le compagnon de dizaines de soirées passées à l’écouter, seul ou entouré d’amis sûrs, témoin de rires (nombreux) et d’excès, de larmes et d’espérances.

Sur ce disque de voltigeur, Grace, le morceau-titre, apparaît comme une des plus spectaculaires figures aériennes auxquelles il nous ait été donné d’assister, au fil des milliers d’albums écoutés depuis l’adolescence. La suite d’arpèges introductive laisse déjà entrevoir ce mélange inouï de virtuosité et d’intensité que tout le reste du morceau ne fera que confirmer à chaque note. Avec une grâce sans nom, Grace se joue en équilibre permanent sur la bordure du ciel, Jeff Buckley ne cessant de danser sur un fil avec l’audace des plus grands funambules. D’autres que lui se casseraient probablement la figure, se laissant déborder par leur fièvre virtuose pour céder à une démonstration tapageuse. Trop d’insouciance et d’insolence ici, trop de prestance et trop de jeunesse pour s’échouer sur de tels écueils. Vocaliste prodigieux et guitariste incendiaire (autant que l’inverse), Buckley peut aussi s’appuyer sur une section rythmique en or massif, Mick Grondahl (à la basse) et Matt Johnson (à la batterie) donnant une charpente aussi souple que solidement ancrée pour laisser à leur feu follet de leader la possibilité de s’octroyer toutes les libertés. On n’omettra pas non plus de mentionner le rôle prépondérant de Gary Lucas, acolyte fondamental de Buckley sur l’ensemble de l’album et compositeur principal du morceau et qui laisse parler sa magicalguitarness (« magie guitaristique ») comme indiqué dans les notes de pochette.

Grace déboule tel un torrent débordant de son lit, un trop-plein cascadant le long du Grand Esprit. A l’image de ces super-héros découvrant avec euphorie l’étendue de leurs pouvoirs, Buckley semble comme enivré par sa propre apesanteur. Après trois première minutes déjà ébouriffantes, le morceau sort définitivement du cadre, emporté par le souffle soulevant son auteur. On y entend une joie féroce, un appétit impétueux et une bordée de chœurs célestes venant ajouter une touche d’irréalité à un ensemble qui n’en manque pas. J’avoue que cette partie-là du morceau, à partir de 3’10 environ, n’a jamais cessé de me procurer de délicieux frissons à chacune de la plus de centaine d’écoutes de cet incroyable morceau. Curieusement, j’avoue n’avoir jamais prêté une attention marquée au fil narratif de cette chanson, sa force expressive m’intéressant bien davantage que ce qu’elle pourrait raconter et captant uniquement des bribes résonnant comme des extraits de sensations pures : wait in the fire, wait in the fire… ou And the rain is falling and I believe my time has come. En préparant ce billet, j’ai appris que le texte aurait été inspiré à Jeff Buckley par une scène d’au revoir avec une petite amie à l’aéroport, un jour de pluie, mais l’information ne change guère ma perception de l’ensemble.

Au vu de ce que j’écrivais sur cet album plus haut, vous imaginerez aisément qu’on retrouvera Jeff Buckley au fil de ces 250 chansons.

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