26/250. Col

Col par Morcheeba, sur l’album Who can you trust ? (1996, China Records)

Je suis toujours un brin étonné de constater à quel point le son et les chansons des premiers albums de Morcheeba ont conservé, à mes oreilles, une classe et une pertinence intactes. Cette musique, que certains contempteurs ont pu reléguer au rang de fade papier-peint sonore purement décoratif, se révèle toujours, pour moi, un bonheur de finesse à l’inaltérable profondeur de champ.

Le premier LP des Londoniens, Who can you trust ?, constitue toujours ainsi, bientôt trente ans après sa sortie, une expérience sensorielle aussi agréable que fascinante. Et, alors que tout l’album déploie des sonorités largement inspirées par la pop et la soul 70’s, à grand renfort de guitares wah-wah et de volutes psychédéliques, son titre le plus bouleversant laisse de côté beats trip-hop et atmosphère enfumée pour se vêtir d’une somptueuse parure instrumentale. Si Col puise lui aussi à la source inépuisable des années 1970, c’est du côté de la pop orchestrale d’un Nick Drake que ce morceau semble pencher.

Sur une trame orchestrale somptueuse tissée par l’arrangeur Steve Bentley-Klein, Col semble se dresser au faîte d’une solitude immense. I’m on the rock and looking down / And I can’t see all the darkness ’round here chante Skye Edwards en ouverture, et c’est l’ensemble du morceau qui semble perché en haut de la falaise, en proie à un vertige existentiel peut-être inextricable. Les paroles racontent une histoire d’abandon et de confiance trahie, les affres d’une désillusion laissant sur la narratrice une blessure profonde. Col se déploie sans armature rythmique, uniquement soumis au tourbillon produit par les cordes et les vents, au premier rang desquels un cor d’harmonie au spleen majestueux. Des nuages noirs apparaissent devant nos yeux, un paysage de Hurlevent et de vagues fracassées sur la falaise, tandis qu’une averse cinglante vient recouvrir les larmes de Skye Edwards. Le chant de cette dernière constitue d’ailleurs l’atout maître du morceau, ce chant voilé par le chagrin, dont le regard vide semble résolument tourné vers l’intérieur et la peine qui l’habite. En quatre minutes dix, Col aura ouvert une porte sur d’imposants tourments intimes, ce trouble aigu qui parfois nous étreint face à la rudesse du monde et menace de nous faire céder au découragement. Dans le même temps, Col aura su apaiser nos écorchures de toute sa suave gravité.

Grand morceau d’avant l’orage, Col donne à entendre les secrets remous d’une musique dont le lustre et l’éclat pourraient masquer les aspects plus ombrageux. Au fil des années, j’ai pu penser à mon tour que la musique du groupe se rapprochait dangereusement des reproches qu’on pouvait lui faire, sa brillance confinant au lisse. Morcheeba reste donc pour moi un groupe des années 1990, et j’ai récemment découvert avec surprise qu’il demeurait encore actif, avec un disque sorti cette année même. Peut-être vaut-il mieux que je ne le pense, j’essaierais d’y poser une oreille à l’occasion. Peut-être aussi retrouvera-t-on le groupe dans ces pages, je ne sais pas, nous verrons bien.

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